Questions autour de la genèse des langues créoles

Posté par Marie-Christine Hazaël-Massieux le 21 juin 2011

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Par Marie-Christine Hazaël-Massieux, professeur de linguistique à l’université de Provence, auteur de Textes anciens en créole français de la Caraïbe : histoire et analyse, Publibook, 2008.


festival créole de Menton - Photo : Ian Britton (cc)

Que signifie le mot « créole » ?

Il convient de souligner l’ambiguïté du mot créole. Il est souvent entendu comme synonyme de « langue mixte » – un concept d’ailleurs difficile à cerner – et on oublie qu’il est d’abord un adjectif caractérisant tout « produit » né aux îles de parents venus d’ailleurs : c’est ainsi que l’on parle par exemple de « vaches créoles » ou de « cochons créoles », et par la même occasion d’enfants créoles (Blancs créoles ou Nègres créoles).

Au départ, ce terme ne signifie donc absolument pas « métissé » mais rappelle que les parents/ancêtres ne sont pas originaires de la colonie.

Maîtres et esclaves

Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, on a vu naître des langues créoles (langues des populations créoles) dans beaucoup de colonies européennes qui, selon l’origine des colons, sont appelées créoles portugais, créoles anglais, créoles français…

Les créoles à base française sont tous nés dans des situations de contacts linguistiques intenses, faisant intervenir les langues parlées par les maîtres et par les esclaves. Venus de diverses régions d’Afrique, ces esclaves parlent des langues très nombreuses qui ne leur permettent pas de se comprendre et d’être compris.

En outre, ils remplissent, au cours des décennies, des fonctions nouvelles et variées : ouvriers agricoles, d’abord, mais aussi artisans, ouvriers spécialisés dans les différents domaines utiles à la vie de la colonie,  domestiques servant dans la « grand’case » et même parfois progressivement affranchis, marchands ou négociants pour s’occuper des affaires du propriétaire à la ville – ce qui permet d’expliquer la complexification et l’enrichissement progressif de la langue locale de communication, qui ne supplante cependant jamais complètement le français dans certaines fonctions.

Les non-Créoles qui débarquent sont eux aussi amenés à apprendre le « parler des îles », qui connaît ainsi des transformations rapides. Il devient  moyen de communication pour l’ensemble de la société (missionnaires, maîtres, commerçants…) au fur et à mesure que celle-ci se développe.  Et c’est à la fin du XVIIIe siècle qu’on se met à le désigner comme « créole ».

Si l’origine française apparaît souvent plus aisée à démontrer dans les créoles que l’influence, pourtant certaine, des langues des esclaves, c’est parce que :

-          dans la recherche d’une langue de communication quotidienne commune entre maître et esclaves la domination sociale du maître fait que sa langue s’impose comme langue de communication quotidienne, sous la forme d’un français approximatif qui sert aussi pour les échanges entre esclaves quand ceux-ci n’ont pas de langue africaine commune;

-          toute promotion sociale semble alors passer par le français (cf. rôle des femmes, à la fois servantes, nourrices et concubines) et les esclaves tentent d’acquérir cette langue dans la perspective d’un affranchissement.

-           les premiers scripteurs de l’idiome local sont francophones et tendent à interpréter en direction du français qu’ils connaissent les formes qu’ils entendent dans la bouche des esclaves.

Les textes anciens

Dès le début du XVIIIe siècle dans la Caraïbe, un peu plus tard dans l’Océan Indien, des documents écrits montrent l’existence de langues créoles, pas encore clairement distinctes d’une île à l’autre à l’intérieur d’une zone géographique donnée.

Par ailleurs, les langues en présence, en particulier les langues africaines, ne sont pas les mêmes dans la Caraïbe et dans l’Océan Indien et cela suffit à expliquer déjà en partie l’existence de différents créoles.

Les témoignages écrits de ces temps de genèse sont précieux et permettent de suivre au fil des années, puis des siècles, les évolutions de ces langues : les échanges, fort rudimentaires à l’origine, deviennent progressivement des énonciations élaborées, développant toutes les fonctions nécessaires ; la langue se construit, avec les ajustements progressifs qui s’effectuent au cours des décennies pour satisfaire la nécessité de communiquer.

La longue maturation des langues créoles

Au cours du XIXe siècle, on voit se fixer les formes les plus caractéristiques de chaque créole. Le lexique, à base principalement française, sait accueillir de nouveaux mots, souvent d’origines africaines diverses mais aussi du malgache, voire des langues de l’Inde, pour les créoles de l’Océan Indien. Et comme toujours, les nouveaux mots poursuivent, tant au plan sémantique que formel, leur évolution au cours des siècles.

Le plus caractéristique, toutefois, et le plus fascinant est bien de voir se développer une grammaire originale et fonctionnelle, née précisément dans ces situations de contacts linguistiques alors que chacun tente d’interpréter la langue de l’autre. Les unités grammaticales que l’on parvient à dégager et analyser, lorsque l’on veut tenter de les mettre en relation avec des formes attestées antérieurement, apparaissent comme profondément transformées. Souvent elles ne peuvent même être que très difficilement rattachées à une langue plutôt qu’à une autre, en raison de l’évolution rapide des formes grammaticales par rapport aux formes lexicales. D’où viennent exactement des morphèmes grammaticaux comme « ap », « ka » (à valeur de progressif), « ti » (passé), « ké » (futur, qui supplante un « va » d’origine), « i » (modal ou aspectuel en réunionnais), etc…? Les solutions qui consistent à rapprocher ces formes de formes françaises en usage sont séduisantes, mais on peut douter qu’elles soient suffisantes.

L’analyse systématique des textes anciens permet de mettre à jour les chemins de cette évolution jusqu’aux langues créoles modernes – langues complètes qui permettent de tout dire à qui sait les pratiquer en recourant aux formes lexicales et grammaticales qui les constituent.


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3 commentaires


  1. Rémi dit :

    Merci pour cet article qui présente intelligemment la formation des langues créoles. J’ai une petite question pour l’auteur : après un long séjour en amérique du sud, j’ai rencontré des créoles français, anglais portugais et néerlandais. Cependant, aucun créole espagnol. Auriez-vous une explication ou un contre-exemple à apporter à l’absence de créole dans les anciennes colonies espagnoles ?

    D’avance, merci.

    • Vous avez raison : il y a peu de créoles espagnols, et ceci alors même que Dieter Woll (1997) a pu prouver que l’origine du mot « créole » est bien espagnole et non pas portugaise comme on l’avait d’abord supposé. Le palenquero, toutefois, est un créole espagnol parlé en Colombie, qui commence à être bien connu grâce aux travaux d’Armin Schwegler, University of California. Sur le Web, vous pouvez découvrir aussi un article d’Yves Moñino portant sur l’aspect en palenquero, et bien sûr d’autres données plus générales. Quant aux raisons avancées pour expliquer le petit nombre de créoles espagnols par rapport aux créoles anglais, français ou portugais, on évoque principalement les modalités des colonisations espagnoles qui n’auraient pas permis les développements de ces langues nouvelles dans le contact entre langues des esclaves et langues des maîtres. Effectivement, des conditions spécifiques pour la naissance de créoles, que j’évoque brièvement dans l’article ci-dessus, et que je développe davantage dans mon ouvrage de 2008, semblent nécessaires pour voir se développer un créole. Or celles-ci n’étant apparemment pas réunies lors des colonisations espagnoles, on aurait dès lors vu se développer uniquement des « espagnols d’outremer » (cf. Cuba, la République dominicaine, jouxtant Haïti, et les nombreux pays d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud, où se pratiquent des variétés d’espagnol, sans que puissent se déclencher (sauf en Colombie) les processus susceptibles de former des langues créoles abouties). Mais je ne suis pas spécialiste des créoles espagnols, et je vous livre ces remarques avec toutes les prudences nécessaires.

  2. Rémi dit :

    Merci pour ces précisions, je vais de ce pas chercher plus d’informations sur le palenquero.

    Cordialement,

    Rémi Béghin

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