Quelques réflexions sur le bilinguisme

Posté par François Grosjean le 1 avril 2011

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Par le psycholinguiste François Grosjean, Université de Neuchâtel, Suisse.


Photo : Daquella manera (cc)

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Pour une nouvelle définition du bilinguisme

Bien que certains chercheurs définissent le bilingue comme étant celui qui possède une maîtrise parfaite de deux (ou plusieurs) langues, la plupart d’entre eux sont d’avis que cette définition n’est pas réaliste.

On observera presque toujours un déséquilibre entre les deux langues, et ceci parce que le bilingue se sert de celles-ci pour des domaines et des activités différentes : telle langue est utilisée uniquement au travail; telle autre à la maison; telle langue est écrite; telle autre ne l’est pas, etc.

Ce constat a amené les chercheurs à proposer de nouvelles définitions du bilinguisme, telles que la capacité de produire des énoncés significatifs dans deux langues, la maîtrise d’au moins une compétence linguistique (lire, écrire, parler, écouter) dans une autre langue, l’usage alterné de plusieurs langues, etc. Dans nos travaux, nous avons opté pour la définition suivante: l’utilisation régulière de deux ou plusieurs langues ou dialectes.

Il ne viendrait jamais à l’esprit de l’amateur d’athlétisme de comparer le coureur de 110 mètres haies à la fois au sauteur en hauteur et au sprinter. Et pourtant, le premier combine en partie les compétences du sauteur et du sprinter, mais il le fait de telle manière qu’elles deviennent un tout indissociable, formant ainsi une compétence nouvelle. Et ce n’est qu’en tant qu’athlète performant qu’il peut être comparé au sprinter ou au sauteur.

Cette analogie reflète assez bien la situation du bilingue face au monolingue. Le bilingue n’est pas deux monolingues mais un tout qui a sa propre compétence linguistique et qui doit donc être analysé en tant que tel. Si une comparaison doit être faite entre monolingue et bilingue, qu’elle se fasse alors au niveau de leur compétence communicative et non plus au niveau de l’une ou de l’autre langue.

Le bilinguisme: un fait naturel

Le bilinguisme se manifeste dans tous les pays du monde, dans toutes les classes de société, dans tous les groupes d’âge. Il a été estimé que la moitié de la population du monde est bilingue.

Le bilinguisme est dû à des facteurs nombreux tels que la migration politique, économique et religieuse, la fédération politique de différentes régions linguistiques, l’éducation, etc.

Il est important de noter ici qu’il n’y a pas de relation directe entre un bilinguisme d’état et un bilinguisme individuel: certains états qui sont officiellement bilingues ou multilingues regroupent en fait peu de bilingues (le Canada, la Belgique, par exemple) tandis que des états officiellement monolingues (la Tanzanie, le Kenya, etc.) ont une population bi- ou multilingue.

Ce sont les pays occidentaux avec leur politique de monolinguisme qui voient dans le bilinguisme une exception. En fait, le bilinguisme est un fait naturel, qui se développe lorsqu’il y a contact entre langues et besoin chez l’individu de communiquer en plusieurs langues. Il n’est que de séjourner dans un pays d’Afrique ou d’Asie pour se rendre compte de l’étendue du bilinguisme dans le monde.

Avantages et inconvénients du bilinguisme

Vu par les sociétés monolingues, le bilinguisme est un paradoxe qui entraîne soit de gros avantages, soit d’énormes inconvénients.

Du côté des avantages, nous trouvons le développement cognitif précoce de l’enfant, une plus grande créativité, une ouverture d’esprit, une tolérance certaine, etc. Du côté des inconvénients, on évoque le retard scolaire et cognitif de l’enfant bilingue, la marginalisation de celui-ci, le semilinguisme, etc.

En fait, ces avantages et inconvénients ont très peu à voir avec le bilinguisme en tant que tel; ils sont plutôt dus à la situation psychosociale dans laquelle se trouvent les différents bilingues. Certains sont membres de la classe dominante d’une société, tandis que d’autres ne le sont pas; certains ont reçu une scolarité complète, d’autres pas; certains appartiennent à un groupe social majoritaire, d’autres pas, etc.

Ce sont ces facteurs-là qui expliquent principalement les prétendus avantages et inconvénients du bilinguisme, et non le fait de se servir de manière régulière d’une, de deux ou de plusieurs langues. Quittons nos sociétés occidentales où le fait d’être bilingue signifie souvent que l’on appartient à une minorité linguistique et culturelle et nous nous rendons compte du bien-fondé de cette constatation.

Référence : Grosjean, F. (2004). Le bilinguisme et le biculturalisme: quelques notions de base. In C.  Billard, M. Touzin et P. Gillet (Eds.). Troubles spécifiques des apprentissages: l’état des connaissances. Paris: Signes Editions.

Site web : http://www.francoisgrosjean.ch/accueil.html


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2 commentaires


  1. Krokodilo dit :

    « Ce sont ces facteurs-là qui expliquent principalement les prétendus avantages et inconvénients du bilinguisme, et non le fait de se servir de manière régulière d’une, de deux ou de plusieurs langues. »
    Content de lire un linguiste sensé, soit dit sans offenser les autres, tant l’UE a réussi à imposer ses lubies hypocrites.

  2. Je suis d’accord – En plus je suggère de consulter l’article suivant qui je trouve trè bien fait aussi : http://wwwagence-traduction-in.blogspot.com/2011/09/interference-linguistique-et.html

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