Le Vanuatu, une diversité fragile

Posté par Alexandre François le 12 juin 2011

English Español

Dr Alexandre François, LACITO-CNRS, Australian National University

Alexandre François et †Maten Womal, l'un des tout derniers locuteurs de la langue olrat

Alexandre François et †Maten Womal, l'un des tout derniers locuteurs de la langue olrat

La semaine passée, Alexandre François a dressé un tableau de la pratique du multilinguisme au Vanuatu, le pays à la plus grande densité linguistique au monde. Il a montré comment le mode de vie traditionnel du Vanuatu, à travers son organisation décentralisée et son absence de pression vers l’uniformité, a permis à des langues de quelques centaines de locuteurs à peine de s’épanouir et se transmettre au fil des siècles. Il explique à présent que même si cette diversité linguistique est encore bien présente dans le Vanuatu moderne, elle est de plus en plus vulnérable.


Des bouleversements historiques

L’archipel a connu une période de bouleversements vers la fin du 19ème siècle.
D’abord, les premiers contacts avec les marins venus d’Europe ont provoqué de dramatiques épidémies.
Par ailleurs, pratiquement au même moment, les îles de Mélanésie se dépeuplaient à cause du Blackbirding, recrutement massif de main-d’œuvre pour travailler sur les plantations du Queensland et de Fidji. Les missionnaires de l’époque racontent ainsi comment ils furent témoins, en quelques années à peine, de l’effondrement démographique de nombreux villages autrefois prospères.

Dans la région du nord du Vanuatu que j’étudie (les îles Banks et Torres), on peut s’émerveiller de la richesse linguistique, puisque dix petites îles comptent encore 16 langues différentes. Pourtant la tradition orale, ainsi que les archives historiques, permettent de calculer que la même région, vers 1860, hébergeait 35 parlers distincts ! C’est dire si la diversité linguistique a pu s’effondrer en quelques décennies.

Les derniers témoins

Même si la période actuelle est plus sereine, on observe aujourd’hui encore les conséquences indirectes de cette crise démographique. Fuyant leurs hameaux qui s’étaient dépeuplés, de nombreuses familles montagnardes se sont résignées, au début du vingtième siècle, à descendre s’installer dans les villages côtiers, où les nouvelles églises chrétiennes s’étaient établies. En se fondant dans la population d’un village plus grand, ces familles allaient inévitablement remplacer leur propre langue par l’idiome majoritaire. Les enfants nés après cette époque, dans les années 1930 ou 1940, sont les derniers à avoir entendu les langues ancestrales que parlaient encore leurs parents; aujourd’hui, ces mêmes individus ont entre 70 et 80 ans, et sont les derniers locuteurs de langues quasi éteintes.

Au cours de mes recherches, j’ai tout fait pour rencontrer ces derniers témoins d’une diversité ancienne, et enregistrer leurs langues tant que c’était encore possible. J’ai ainsi enquêté sur l’araki – la langue d’où vient le nom de Sorosoro – mais aussi le volow, le lemerig, l’olrat, le mwesen, le lovono, le tanema… Pour chacune de ces langues, le nombre de locuteurs se compte sur les doigts de la main. Elles nous rappellent combien la diversité linguistique de notre planète est une fleur fragile.

L’importance de la transmission

Heureusement, les langues du Vanuatu ne sont pas toutes menacées à ce point. Pour beaucoup d’entre elles, le pronostic à moyen terme est même optimiste, tant il est vrai que le multilinguisme est encore bien vivant dans les zones rurales de l’archipel. La clef réside dans la transmission intergénérationnelle : quand bien même une langue n’est parlée que par deux cent personnes, elle peut perdurer à condition que les parents la parlent aux enfants.

À l’heure actuelle, la majorité des langues du Vanuatu sont dans cette situation. La continuité de leur transmission aux jeunes générations les protège, pour l’instant, des risques d’extinction. Cependant, leur faible démographie reste leur talon d’Achille : il suffira que s’intensifie l’exode rural vers les villes, ou que les mœurs se modernisent à grande vitesse, et l’on pourrait bien revivre des bouleversements semblables à ceux du siècle dernier.

Les rôles du linguiste

Les linguistes n’ont pas en mains toutes les clefs pour assurer la survie d’une langue : celle-ci dépend surtout de la volonté des locuteurs de transmettre leur savoir aux futures générations. Cependant, nous pouvons contribuer à faire vivre ces langues, de deux manières.

D’une part, le travail de description et de documentation, qui prend la forme de grammaires, dictionnaires ou articles scientifiques, est indispensable pour préserver le patrimoine linguistique de l’humanité. C’est le cas y compris avec les langues dont le destin est déjà scellé : même si l’on ne peut pas les remettre à flot, on peut au moins en sauver les trésors tant qu’il est encore temps. Ainsi, l’araki était parlé par une quinzaine de personnes en 1997, aujourd’hui par six ou sept. Mais la grammaire, le dictionnaire, les recueils de contes que j’ai pu réaliser, vont au moins contribuer à garder la mémoire de cette langue unique. Les derniers locuteurs, et leurs familles, sont reconnaissants pour tout ce travail – fût-il de nature symbolique.

D’autre part, les perspectives sont différentes avec les langues qui sont encore en bonne santé. Le linguiste peut mettre son travail au service de la communauté, en consolidant les modes de transmission inter­-générationnelle. Cet effort peut prendre diverses formes, par exemple en contribuant à l’introduction des langues vernaculaires dans le système scolaire. Ainsi je reviens d’un voyage le mois dernier au Vanuatu, où j’ai encouragé les professeurs des écoles primaires à inclure dans l’enseignement non seulement le français et l’anglais comme c’est le cas à présent, mais aussi la langue maternelle de leurs élèves. Par chance, c’est aussi dans cette direction que s’oriente, en ce moment même, la nouvelle politique linguistique du gouvernement du Vanuatu. Pour apporter ma pierre à cet important projet, j’ai présenté aux écoliers des livres d’alphabétisation que je venais de réaliser, illustrant l’orthographe des langues vernaculaires. J’ai vu dans leurs yeux l’émerveillement de découvrir que leur langue aussi pouvait s’écrire.

Lecture d'un livre d'alphabétisation en langue vernaculaire © A. François

Lecture d'un livre d'alphabétisation en langue vernaculaire © A. François

Pour aller plus loin:

Le site personnel d’Alexandre François: http://alex.francois.free.fr/



Partager cet article :          Twitter        Facebook        Email        Wikio

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*