Le Jadu Kolija, au cœur de la culture et de la langue kokborok

Posté par Joseph Pulinthanath le 7 décembre 2011

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Par le père salésien Joseph Pulinthanath, réalisateur du film Yarwng (Racines) tourné en langue kokborok, dans l’État du Tripura, au Nord-Est.


Tripura-Kokborok

La langue kokborok, tout comme ses locuteurs, semble dangereusement restée en suspens dans un tournant de l’histoire. Nombreuses sont les traces de résurgences et de décadences qui s’éparpillent d’un bout à l’autre de cette terre sacrée de rois et de royaumes d’antan.

Prise au milieu, entre deux mondes (l’un mort, et l’autre peinant à naître), se trouve une langue tourmentée mais bien vivante : le kokborok, langue maternelle du peuple borok de l’État de Tripura, dans le nord-est de l’Inde.

Les vicissitudes de l’histoire ont relégué cette langue et ses locuteurs aux marges de la société, bien qu’elle soit encore pratiquée par plus de 800 000 personnes. Les efforts de renouvellement menés aujourd’hui sur la tribu et sa langue sont marqués par des politiques confuses et par un certain manque d’enthousiasme.

Le renouveau du kokborok…

Le récent travail de revitalisation opéré sur la langue kokborok est phénoménal. À vrai dire, le simple rythme auquel le kokborok a su se réinventer au cours des 20 dernières années est fascinant.

Le kokborok était encore parlé à voix basse à Agartala il y a peu de temps. Empêtré dans divers facteurs socio-politiques, le kokborok est devenu absurdement assimilé au manque d’éducation, de prestige et de bonnes manières.

Mais le temps a passé. Le scénario a bien changé aujourd’hui. Les chuchotements en cachette du passé laissent maintenant place aux déclarations confiantes. Aujourd’hui il n’est pas rare d’entendre parler kokborok dans les lieux publics et les manifestations, y compris dans les villes de Tripura. La confiance et l’aisance grandissantes avec lesquelles la langue est parlée transparaissent dans toute la sphère publique. Les festivals kokborok, les chansons, les films, les pièces de théâtre, les ateliers, les sites Internet, les séminaires et diverses activités autour du kokborok pullulent dans l’État de Tripura. L’État soutient même une Journée du Kokborok célébrée chaque année. Que la langue kokborok n’y soit elle-même que rarement présente est un autre problème, en effet, et l’événement annuel commence vite à ressembler à une cérémonie de commémoration du kokborok.

…mais le déclin du Jadu Kolija

Ces efforts louables et les fruits qu’ils ont donnés ne devraient pas empêcher mais encourager la communauté à se tourner sérieusement vers l’art ancestral du kokborok : le Jadu Kolija. Jadu Kolija signifie littéralement “le cœur du bien aimé », ou « du cœur du bien-aimé ». Il s’agit non seulement de chansons d’amour, mais de toutes sortes de chants traditionnels.

De nos jours le Jadu Kolija est aussi peu entendu qu’il est pratiqué. Il est dommage que les locuteurs natifs soient passés à côté d’une telle source de richesse dans leur poursuite d’un meilleur des mondes. Cela suggère que les efforts, déjà trop rares, menés dans le sens d’une renaissance du kokborok, ne négligent pas un engagement réel vis-à-vis des « sources vitales” de la culture borok, comme le Jadu Kolija, si l’objectif est bien d’avoir un effet durable sur la communauté. Contourner ces “sources”, avec le temps, rendront futiles ou du moins superficielles des tentatives déjà peu convaincantes.

J’ai toujours eu le sentiment que c’est à travers cet art traditionnel que l’extraordinaire richesse de la langue kokborok prend tout son sens. Le sens profond de ces textes saisissants et leurs mélodies lancinantes conservent tout leur pouvoir d’enchantement. Phénomène rarement compris par les locuteurs non-kokborok, cette tradition musicale énigmatique a eu une influence considérable sur l’ensemble de la communauté et des cycles de vie individuels. Le Jadu Kolija englobait tous les moments et les événements importants du cycle de vie. C’était à la fois le théâtre, la musique et l’éthique.

Pourtant : pas de progrès sans Jadu Kolija

L’idée que la langue kokborok puisse être en danger me terrifie. Mes oreilles ont passé ces 17 dernières années à se nourrir du kokborok et de ses sons énigmatiques. Chaque année qui passe, mes oreilles me disent que le meilleur du kokborok est encore devant nous.

Le Jadu Kolija est un irrésistible mélange de rationnel et d’émotionnel ; c’est à la fois l’esprit et le cœur. L’imaginaire prodigieux et les métaphores résonnantes du Jadu Kolija ont la capacité d’élever non seulement une langue, mais aussi tout un peuple. Les textes du Jadu Kolija et leur sens, leurs atmosphères et leurs allusions intraduisibles pourraient rester le souffle qui donne vie à la culture kokborok. Il a la capacité de garantir que la communauté locutrice garde ses racines dans la terre tout en ayant les yeux fixés sur les étoiles. Tenter de revitaliser le kokborok sans accorder la moindre attention au Jadu Kolija a quelque chose de vaguement absurde.

Afin d’assurer l’avenir de la culture et de la langue kokborok, nous devons trouver le moyen de faire revivre le Jadu Kolija au sein de la communauté. Un peuple leurré par les ambitions tacites d’intérêts particuliers pendant des décennies devrait facilement se rendre compte que la passion doit finir par remplacer les gadgets intellectuels. En attendant que ses locuteurs soient enfin pris de cette passion pour un éventuel retour à leur meilleure source linguistique, le Jadu Kolija, la fameuse résistance de la tribu kokborok continuera à manquer de profondeur et de caractère. Le secret de la préservation du kokborok se trouve dans la renaissance du Jadu Kolija.



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