L’idéologie du monolinguisme dans le contexte australien

Posté par Maïa Ponsonnet le 27 mars 2011

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Par Maïa Ponsonnet, Docteur en philosophie, associée au CREDO (Centre de Recherche et de Documentation sur l’Océanie, CNRS, Marseille) et au département Linguistique de l’Australian National University, Canberra. Maïa Ponsonnet travaille depuis 1998 avec la communauté dalabon, dans le Territoire du Nord en Australie, en particulier sur la documentation des langues dalabon et kriol (créole local).

Quelles langues parlera l'arrière-petite fille de Maggie Tukumba lorsqu'elle sera grande ?

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La semaine dernière, nous avons décrit le contexte linguistique australien avant la colonisation, et la situation des langues autochtones d’Australie aujourd’hui. Cette semaine, nous considérons le rôle des idéologies linguistiques en Australie, en mettant l’accent en particulier sur le contraste entre le multilinguisme pre-colonial et le monolinguisme contemporain.


Un contraste saisissant


Contrairement aux Aborigènes, beaucoup d’Australiens vivent dans un environnement essentiellement monolingue, et il est courant d’entendre les linguistes critiquer le monolinguisme aveugle de leurs concitoyens. Ils estiment en effet que leurs compatriotes n’ont aucune idée de ce que recouvre la notion de diversité linguistique, de ce que cela signifie de parler une autre langue, d’être bilingue, etc.


Toute généralisation serait exagérée, bien entendu, et risquerait de tourner à une injuste stigmatisation, ou encore… à la blague locale (voir photo). En réalité, un grand nombre d’Australiens, venus d’Europe du Sud et de l’Est, d’Asie, d’Inde… ont également leur propre bagage ethnique et parlent une ou plusieurs langues en plus de l’anglais.


Pour beaucoup d’autres, cependant, en particulier ceux qui ne peuvent voyager à l’étranger régulièrement, l’exposition aux langues étrangères reste exceptionnelle. En outre, en tant que locuteurs de langue anglaise, les Australiens n’ont pas besoin d’apprendre une autre langue. Le contact avec les langues aborigènes est insignifiant lui aussi, et les langues ethniques restent souvent dans le domaine privé. Enfin, on est bien forcé d’admettre que le gouvernement n’est pas toujours parvenu à comprendre la nature et les mécanismes du multilinguisme, en particulier sa pratique traditionnelle par les groupes aborigènes.

Un discret trait d’humour sur le panneau d’affichage du département Linguistique de l’Australian National University. Photo: Julia  C. Miller

Un discret trait d’humour sur le panneau d’affichage du département Linguistique de l’Australian National University. Photo: Julia C. Miller

La « politique des quatre premières heures »


En 2008, le gouvernement travailliste du Territoire du Nord, avec le soutien du gouvernement fédéral de Kevin Rudd, a décidé que chaque jour, dans toutes les écoles du Territoire du Nord, les quatre premières heures d’enseignement devraient être dispensées en anglais : c’est ce qu’on a appelé la « politique des quatre premières heures ».


Une telle politique aurait, de fait, sonné le glas des programmes bilingues mis en place dans un certain nombre de communautés aborigènes depuis les années soixante-dix. Dans la pratique, les langues locales devaient se limiter à une heure et demie de cours dans l’après-midi – c’est-à-dire… presque rien ! Cette politique appartient désormais partie du passé, le gouvernement du Territoire du Nord ayant discrètement reculé début 2011. Néanmoins, « l’affaire de l’éducation bilingue » demeure un épisode important, car il a suscité des débats révélateurs.


L’idéologie en question


L’un des principaux arguments officiels utilisés contre l’enseignement bilingue est que les écoles qui le prodiguent auraient obtenu de moins bons résultats. L’utilisation de deux langues dans l’éducation a ainsi été présentée comme une source de confusion pour les élèves.


A cela s’ajoute un autre argument important, profondément idéologique : l’idée qu’il faut donner aux enfants autochtones la possibilité d’apprendre l’anglais. Si l’idée est juste en elle-même, elle véhicule l’hypothèse implicite qu’un enfant ne peut pas apprendre deux langues à la fois !


Les deux arguments reflètent le manque de connaissance et de compréhension du multilinguisme, pratique pourtant profondément enracinée dans les communautés aborigènes en Australie.


Néanmoins, dans l’autre camp, les protestations vigoureuses et persistantes de membres de ces communautés, d’enseignants, de linguistes ou autres militants, ont montré que tous les Australiens ne sont pas insensibles à la nature, la valeur et la pertinence culturelle du multilinguisme.


L’issue du débat, et l’existence depuis plusieurs décennies de programmes bilingues dans un certain nombre de communautés aborigènes, montrent que les gouvernements australiens, en dépit de leurs « idéologies monolinguistes », sont parfois capables de percevoir et d’accepter un certain niveau de particularisme culturel sur ce sujet.


Malgré cela, dans le contexte de l’Australie (post-) coloniale, il reste difficile de préserver la diversité linguiste du continent, même pour les communautés fermement installées dans le multilinguisme avant l’invasion.


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2 commentaires


  1. Jean-Jacques Lescure dit :

    Merci Maïa Ponsonnet de cet article intéressant.
    Existe-t-il des pays multilinguistes sans langue dominante?
    Je serais curieux de le savoir, ainsi que de lire comment des communautés du nord de l’Australie pratiquent le multilinguisme, tant dans leur vie quotidienne qu’à l’école.
    Cordialement,
    Jean-Jacques Lescure
    Résident français au Royaume Uni

  2. Maïa Ponsonnet dit :

    Bonjour,
    Merci de votre lecture et de votre intérêt.
    Les pratiques du multilinguisme dans les communautés aborigènes que je connais sont surtout liées à la co-présence du kriol et de l’anglais. De nombreux locuteurs du kriol (pas tous cependant) maîtrisent parfaitement l’anglais, qu’ils ont appris à l’école, et le parlent dans les contextes associés au monde « blanc ». La télévision diffuse essentiellement en anglais.
    Par ailleurs, les gens qui parlent le kriol et une langue comme le mayali, qui est une langue franche utilisée dans cette région, passent du kriol au mayali en fonction des personnes avec qui ils parlent et/ou de la communauté où ils se trouvent (ils se déplacent souvent d’une communauté à l’autre). Mais je souligne que je ne peux parler que de ce que je connais, et que les choses peuvent se passer très différemment ailleurs, notamment dans les communautés où des langues traditionnelles sont utilisées au quotidien.
    Pour ce qui est de l’enseignement, je dois dire que si je connais des gens qui ont participé ou participent à des programmes bilingues, en tant qu’enseignants ou élèves, je n’ai toutefois jamais été impliquée très directement dans les écoles ou les collèges. Lorsqu’il n’y a pas de programme spécifique, la co-existence des langues est souvent répartie en fonction des intervenants. Les instituteurs, sauf si ce sont des locaux, maîtrisent rarement les langues locales. Ils s’adressent donc aux enfants en anglais. Mais les écoles emploient souvent des assistants locaux qui peuvent fournir des compléments d’explications en langue locale (ou tout simplement, traduire).
    En espérant que cet éclairage, indexé sur mon expérience, a quelque peu répondu à vos questions.
    Cordialement,
    Maïa Ponsonnet

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