L’elfique de Tolkien

Posté par Thorsten Renk le 16 juillet 2011

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Thorsten Renk est physicien à l’Université de Jyväskylä, en Finlande. Il a écrit des cours d’introduction à deux langues elfiques : le sindarin et le quenya.


Elfique - Photo : Franck Escamilla


Toute une famille de langues pour un seul locuteur natif !

J.R.R. Tolkien est surtout connu comme l’auteur de Bilbo le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux, comme le créateur de la Terre du Milieu, mais son « vice caché » était la création de langues.

Comme il l’écrit lui-même :

L’invention des langues est la fondation. Les « histoires »
ont été conçues pour procurer un monde aux langues, plutôt que l’inverse.
Chez moi, le nom vient en premier, et l’histoire suit. (Lettres, n°165)

Si les romans de Tolkien ne comportent que peu de noms ou de phrases en elfique, il existe un vaste recueil de notes décrivant le détail des différentes langues elfiques, publié au cours de ces dernières années essentiellement dans des revues spécialisées. Mais Tolkien n’a pas seulement inventé le quenya, le sindarin, le telerin ou autres elfique, nanien et langue des Hommes : il a élaboré toute une histoire pour expliquer comment ces langues étaient nées de racines communes, puis s’étaient développées avec le temps selon différents principes qui leur donnèrent leur saveur respective et leurs divers emprunts, acquis petit à petit.

Comment crée-t-on une langue ?

Dans une certaine mesure, ces langues imaginaires sont toutes influencées par des langues réelles.
Une influence due à l’approche esthétique de Tolkien : l’auteur cherchait délibérément à créer, par exemple, une langue à thème gallois (devenue ensuite le sindarin), une langue à thème finno-latin (le quenya), il a même expérimenté une langue aux saveurs d’hébreu (l’adûnaic). Mais les similarités reposent plus dans la grammaire et la phonétique que dans l’emprunt linguistique à proprement parler ; les langues de Tolkien sont de véritables inventions, plus que les simples copies de langues déjà existantes.

Une histoire en temps bidimensionnel

Combien de langues elfiques existe-t-il au total ? C’est difficile à dire, car au contraire des langues réelles, l’elfique de Tolkien s’inscrit à la fois dans une histoire réelle et dans une histoire imaginaire.

En temps réel, on peut retracer l’évolution des idées de Tolkien entres ses premiers manuscrits et des ouvrages réalisés plus de cinquante ans plus tard. On peut observer par exemple l’évolution de la langue elfique à thème gallois ; du goldogrin (ou gnomique) au noldorin, au sindarin.

En même temps, et parallèlement à la Terre du Milieu, ces langues ont toutes une histoire : il existe un vieux sindarin, ancêtre en temps imaginaire du sindarin utilisé dans Le Seigneur des Anneaux, tout comme le goldogrin en est l’ancêtre en temps réel.

Peut on parler elfique ?

Personne n’a jamais parlé elfique assez couramment pour pouvoir maintenir une conversation… même Tolkien ne le parlait pas couramment ! Pour lui, l’intérêt était une esthétique de la création linguistique, et l’utilisation de ces langues dans ses histoires. L’elfique existe donc avant tout en tant que langue écrite.

Les premières langues sont plutôt bien développées : le goldogrin, par exemple, comprend environ 7000 mots, et sa grammaire est relativement bien connue.

Parmi les langues utilisées dans Le Seigneur des Anneaux, les plus développées sont le quenya, avec environ 2000 mots, et le sindarin, environ 1200 mots. Ces deux langues sont utilisées pour la traduction de poèmes, voire de textes en prose. Le telerin, au contraire, avec moins de 300 mots connus, n’est utilisable que de façon marginale. D’autres formes d’elfique ne sont connues que de manière théorique : l’avarin, par exemple, auquel on ne reconnait que six mots.

Spécialistes et inventeurs : la communauté elfique d’aujourd’hui

Générée surtout par les textes elfiques du Seigneur des Anneaux au cinéma, il existe une communauté de passionnés d’elfique qui, partout dans le monde, en maintiennent la vitalité et l’usage. Malheureusement, si l’on peut dire, cette communauté est partagée entre ceux qui s’intéressent à une analyse académique des manuscrits de Tolkien, et ceux qui veulent faire de l’elfique une langue utilisable quitte à en inventer de nouveaux mots si besoin, deux groupes qui ne se rencontrent que très peu.

Un petit groupe de spécialistes (l’équipe dite “éditoriale”) a été chargée directement par Christopher Tolkien de publier petit à petit les manuscrits restants. Basé sur ces publications commentées et référencées dans les revues Vinyar Tengwar et Parma Eldalamberon, un groupe plus large travaille à une compréhension plus poussée des idées de Tolkien, et de leur évolution dans le temps. Ils écrivent des synthèses et des articles de fond (parfois même des cours de langue) repris ensuite par des passionnés de la Terre du Milieu, des adeptes du jeu de rôle ou des poètes qui apprennent ainsi à utiliser l’elfique.

Les gens qui voudraient faire de l’elfique une langue utilisable soutiennent que les langues sont des phénomènes vivants, changeants, qui n’ont pas à être présentés comme des entités figées dans un musée. Les partisans d’une approche plus académique, eux, répondent que les choses ne sont pas si simples : d’abord, les principes d’évolution linguistique habituels ne s’appliquent pas lorsque les locuteurs natifs (et fictionnels) sont immortels. Ensuite, toutes les tentatives de construction d’une grammaire ou d’un vocabulaire elfique unifié se sont finalement avérées marquées par une sorte de régularité artificielle.

Pour Tolkien, l’histoire et les langues sont toujours liées, et l’elfique reflète ce lien essentiel dans presque chaque fragment de son vocabulaire : une particularité qui fait de l’elfique une langue assez unique, certes, mais qui la rend difficile à développer et à utiliser sans en détruire l’« elficité » élémentaire.


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1 commentaire


  1. Henri Masson dit :

    Il peut être utile d’ajouter que Tolkien avait appris l’espéranto en 1907, donc à 15 ans. Il avait affirmé, une fois, qu’il avait beaucoup lu dans cette langue à cette époque. En 1932, il avait dit : “Je conseille à tous ceux qui en ont le temps ou l’envie de s’occuper du mouvement pour la langue internationale : soutenez loyalement l’espéranto.”

    “Le Seigneur des Anneaux“ a été traduit et publié en espéranto : “La Mastro de l’Ringoj“.

    Voir :

    * en espéranto :
    Tolkien en espéranto — http://esperanto.org/Ondo/Ind-jrrt.htm

    * en anglais :
    - A PHILOLOGIST ON ESPERANTO by J. R. R. TOLKIEN — http://donh.best.vwh.net/Languages/tolkien1.html
    - An Illustrated Tolkien Bibliography Tolkien: The Esperantist? — http://www.tolkienbooks.net/html/esperanto.htm

    *en anglais et espéranto, par William Auld :
    A philologist on Esperanto / Filologo pri Esperanto — http://esperanto.org/Ondo/Tolkien/Prologo.htm#Filologo-a

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