Être linguiste : de la documentation à l’engagement…

Posté par Colette Grinevald et James Costa le 6 octobre 2011

Par Colette Grinevald, linguiste, Laboratoire DDL (Dynamique du Langage), Université Lyon 2, et James Costa, Chargé de recherche, Institut français de l’éducation, Ecole Nationale Supérieure de Lyon.

L'enseignement du rama - © Colette Grinevald

Miss Nora enseignant le rama aux enfants de maternelle - 1989 © Colette Grinevald

Naissance d’une discipline de recherche

Le phénomène de la disparition des langues est connu depuis plusieurs décennies, mais une prise de conscience militante commence à se faire jour dans les années 1970 dans divers pays, en France, en Grande Bretagne ou encore aux Etats-Unis.

Il faut cependant attendre le début des années 1990 pour que la thématique des langues en danger émerge véritablement. La période est marquée par le 500ème anniversaire de la « découverte de l’Amérique » (1492-1992), fêtée par les uns et décriée par les autres. Un contact s’établit alors entre les travaux de plusieurs chercheurs et les revendications de certains acteurs de terrain dans les communautés autochtones des Amériques. Cette rencontre est perçue comme une onde de choc par les linguistes et donne véritablement le coup d’envoi à un nouveau champ de recherche.

On voit dès lors se mobiliser un réseau de linguistes originaires d’Amérique, d’Australie et d’Europe, qui partagent de longues expériences de terrain dans diverses situations de langues en danger. Ils commencent à se coordonner, à organiser des colloques ici et là dans le monde, en produisant plusieurs ouvrages, individuels ou collectifs.

Enfants apprenant le rama - © Claudia Gordillo

Enfants apprenant le rama - 1989 © Claudia Gordillo

Quel rôle pour les linguistes ?

Les linguistes engagés dans ce nouvel espace de recherche considèrent rapidement comme relevant de l’intérêt de leur profession et de leur responsabilité de citoyens du monde de tirer la sonnette d’alarme sur la grande précarité de la majorité des langues du monde.

Au-delà du travail de recherche pour lequel ils ont été formés, la question se pose de leur rôle face aux demandes des populations. Car si leur travail académique consiste à décrire et documenter ces langues encore peu ou pas connues, généralement pas encore écrites, ce que demandent les populations relève plus de la revitalisation ou revalorisation de leurs langues en danger.

Face à cela, une attitude courante, dominante dans un contexte idéologique très favorable au monolinguisme, consiste à ne rien faire, et à considérer que les phénomènes de disparition des langues sont le prolongement naturel de phénomènes ayant toujours existé.

Une autre attitude admet au contraire que les phénomènes linguistiques ne sont pas naturels, mais au contraire culturels et profondément idéologiques, et qu’ils mettent en jeu des relations de pouvoir souvent asymétriques.

C’est ainsi que s’est développé, au cours des vingt dernières années, un discours visant à déployer des arguments en faveur d’un maintien d’une diversité linguistique aussi large que possible, comme constitutive de l’espèce humaine.

jeux en langue rama - © Colette Grinevald

Jeunes femmes jouant à des jeux en langue rama - Université URACCAN, Nicaragua, 2008 © Colette Grinevald

Un linguiste résume les enjeux

L’ouvrage que le linguiste britannique David Crystal consacre en 2000 à la mort des langues fournit un exemple d’argumentaire. Pour Crystal, la diversité linguistique doit être préservée pour les raisons suivantes :

  • Nous avons besoin de diversité

Cet argument est construit sur les thèmes développés en anthropologie depuis le début du XXème siècle, en particulier en France par Claude Lévi-Strauss. A la base de cet argument on trouve l’idée que la diversité (biologique, culturelle etc.) est le fondement de la vie sur Terre. Le « nous » est donc ici l’humanité entière.

  • La langue exprime l’identité

Cette affirmation est basée sur les associations traditionnelles que l’on trouve dans l’idéologie de l’Etat-nation entre peuples et langues : elle pose que l’on ne peut pas être français, espagnol, gallois ou rama sans parler français, espagnol, gallois ou rama. Avec la disparition d’une langue, ce serait donc une partie importante d’elles-mêmes que des communautés nationales ou culturelles laisseraient partir.

  • Les langues reflètent l’histoire d’un groupe

D’une part, l’étude scientifique du vocabulaire d’une langue permet souvent de reconstituer l’origine géographique de la population qui la parle. D’autre part, la langue d’un groupe permet de transmettre une littérature orale et des concepts particuliers risquant d’être perdus dans une éventuelle traduction ou transmission dans une langue tierce.

  • Les langues contribuent au savoir total de l’humanité

Dans chaque langue serait ainsi encodée une fraction du savoir total du genre humain, et la perte de l’un de ces maillons affecterait l’ensemble de la construction.

  • Les langues sont intéressantes pour elles-mêmes

Cet argument, propre en particulier aux linguistes, consiste à dire que les langues sont en elles-mêmes des constructions humaines et sociales dignes d’intérêt, et que leur étude permet de comprendre l’ensemble des potentialités humaines. D’un point de vue de linguiste, laisser disparaître la majorité des langues du monde, ce serait admettre la perte du matériau de travail principal de cette discipline. En ce sens, pour certains, les langues seraient des chefs-d’œuvre en péril, au même titre que certains monuments historiques.

En guise de conclusion….

Les questions relatives aux langues en danger, comme les questions de langues en général, sont fondamentalement des questions idéologiques, des questions de pouvoir. En s’engageant en faveur d’une perspective ou d’une autre, au-delà de leur travail scientifique sur ces langues, les linguistes sont nécessairement appelés à questionner les idéologies qui sous-tendent leurs actions et leurs conceptions mêmes des langues et du langage.

NB : pour approfondir la question, voir l’ouvrage collectif « Linguistique de terrain sur les langues en danger », dirigé par Colette Grinevald et Michel Bert, dans la collection Faits de langues (Ophrys).

Pour commander le livre par Internet

Voir aussi l’article d’Alexandre François, « Le Vanuatu, une diversité fragile », qui témoigne du travail de documentation des linguistes.



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La revitalisation du navajo aux Etats-Unis

Posté par Lucia Dumont le 14 mai 2011

Par Lucia Dumont, Docteure en civilisation américaine à l’Université de Cergy-Pontoise et chercheuse associée au centre de recherche Textes et francophonie.

Couverture d’un livre bilingue racontant un épisode de la Longue Marche des Navajos par Evangeline Parsons Yazzie

Couverture d’un livre bilingue racontant un épisode de la Longue Marche des Navajos par Evangeline Parsons Yazzie, professeur de langue et de culture navajo et co-auteur de la première méthode d’apprentissage du navajo agréée par les ministères de l’éducation des États d’Arizona et du Nouveau-Mexique.


Les Navajos forment une communauté de 269 202 personnes, dont la majorité, 180 762, vit dans une réserve s’étendant sur trois états du Sud-ouest des États-Unis, l’Arizona, le Nouveau-Mexique et l’Utah. L’isolement de ce territoire grand comme la Belgique, et les difficultés d’accès les ont protégé des influences extérieures pendant des siècles.

La langue navajo, quant à elle, appartient à la famille athabascane. C’est la langue autochtone des Etats-Unis qui compte le plus grand nombre de locuteurs : 178 014 selon le recensement de 2000.

Les causes d’un déclin

Plusieurs événements majeurs ont menacé la culture et la langue navajo au fil des décennies, à commencer par leur déportation de 1863 à 1868 loin de leurs terres ancestrales jusqu’à Bosque Redondo, un épisode appelé « La Longue Marche ».

Sur le plan économique, la pression sociale et l’extrême pauvreté des habitants ont facilité le transfert linguistique vers l’anglais, « la langue du pain ».

Enfin, sur le plan culturel, la scolarisation des enfants dans des pensionnats éloignés de leur famille, où il leur était interdit de parler leur langue, a été une expérience traumatisante. L’imposition d’un mode de vie matérialiste et la pression de groupes comme « English-Only », qui prônent une société monolingue de langue anglaise et décrivent les langues amérindiennes comme une entrave à l’intégration des peuples autochtones dans la société majoritaire, ont aussi largement contribué à l’abandon du navajo. Au bout du compte, éprouvant un sentiment de honte pour leur langue, les parents ont cessé de la transmettre à leurs enfants.

A la fin des années 60, néanmoins, 92,8 % de la population parlaient encore le navajo. C’est à cette époque que s’est effectuée la prise de conscience du déclin progressif de l’usage du navajo en tant que langue véhiculaire.

Les succès de l’école bilingue

En 1967 fut ouverte la première école communautaire par les Navajos, pour les Navajos, et avec le navajo comme langue d’instruction. Sa mission était d’instruire les enfants et les parents d’abord dans leur langue maternelle pour les amener progressivement vers l’anglais, afin de leur permettre de vivre et de réussir dans les deux mondes.

Le premier établissement d’études supérieures, le Navajo Community College, chargé de former les futurs enseignants bilingues, ouvrait quant à lui dès 1968.

En 1983 apparaissaient des écoles en immersion créées par des enseignants et des parents volontaires dans un environnement compatible avec l’identité culturelle des enfants. La première année tous les cours se déroulent en navajo, puis l’anglais est introduit progressivement, et à la fin de l’école élémentaire 50% des cours sont dispensés en anglais et 50% en navajo.

En 1984, enfin, le conseil tribal navajo adoptait officiellement une politique linguistique axée sur l’éducation bilingue.

Ces écoles ont favorisé l’assiduité des élèves et les statistiques montrent que ceux qui ont été instruits dans leur langue ancestrale obtiennent de meilleurs résultats que leurs pairs ayant suivi les cours uniquement en anglais. Dans certains cas, ces résultats dépassent même ceux des enfants anglo-américains dans les trois matières fondamentales : lecture, écriture et arithmétique.

Actuellement, les bilingues navajo / anglais sont recherchés comme interprètes assermentés pour les tribunaux d’Arizona et du Nouveau-Mexique. Ils forment l’élite politique, économique, intellectuelle  et artistique de la Nation navajo, capables d’évoluer avec aisance dans les deux mondes.

Des difficultés liées aux problèmes sociaux

Malgré tous les efforts entrepris et les succès rencontrés, le nombre de locuteurs de navajo continue à diminuer. Et l’on note que le nombre des enfants parlant navajo en classe de maternelle dans la réserve décline depuis 30 ans : ils étaient 80% en 1980, ils ne sont plus que 15% aujourd’hui.

Plusieurs éléments rentrent en ligne de compte, tant pédagogiques (manque de professeurs qualifiés, forte rotation du personnel) que politico-financiers (dépendance des fonds fédéraux) et démographiques (disparition des anciens, détenteurs de la langue et des traditions). Mais au-delà de ces difficultés, les Navajos font face à un problème de fond : le départ de la réserve des jeunes les plus instruits, faute de développement économique.

En effet, dans cette enclave des États-Unis,  selon les chiffres du recensement de 2000, 47,2 % des familles navajos vivent en dessous du seuil de pauvreté, une pauvreté endémique qui engendre beaucoup d’actes de désespérance (addictions, violences, suicides). Le taux de chômage est de 42,9% à 58% dans certaines régions et favorise la migration des jeunes vers les villes, où de plus en plus de Navajos réussissent dans les grandes universités !

La fierté de parler le navajo, qualifié de langue « de la victoire » (elle a permis aux Américains de remporter une bataille décisive dans le Pacifique grâce notamment aux célèbres Code Talkers navajos), les événements culturels tels que la fête de la langue, de la culture, les compétitions d’orthographe, l’élection de Miss Navajo qui doit être bilingue, biculturelle et éduquée, tout cela contribue au regain de fierté ethnique. Mais pourront-ils freiner le déclin annoncé et assurer la résilience du navajo dans une société favorisant le monopole de l’anglais ?

Sur les langues amérindiennes, voir aussi :

Les langues autochtones au Nouveau-Brunswick : un patrimoine menacé, par Elise Miranda


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Les langues autochtones au Nouveau-Brunswick: un patrimoine menacé

Posté par Elise Miranda le 22 avril 2011

Par Elise Miranda, attachée culturelle au Consulat général de France dans les Provinces atlantiques.


Un bilinguisme officiel français-anglais

Oeuvre de Pascal A. Pelletier, artist/owner de la galerie d'art  KLU'SKAP (native art gallery), à Moncton. Crédit photo : Pascal A. Pelletier

Œuvre de Pascal A. Pelletier, artist/owner de la galerie d'art KLU'SKAP (native art gallery), à Moncton. Crédit photo : Pascal A. Pelletier

Le Nouveau-Brunswick, à l’est du Canada, est l’unique province officiellement bilingue du pays. En effet, le gouvernement provincial de Louis Robichaud a adopté dès 1969 la «Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick», directement inspirée de la loi fédérale du même nom, que le gouvernement de Pierre Elliot Trudeau a fait voter à Ottawa la même année. La province est la seule du Canada à s’appliquer la norme fédérale bilingue. Ainsi, « Le Nouveau-Brunswick a sa propre loi sur les langues officielles, des systèmes scolaires francophone et anglophone parallèles et des lois garantissant un traitement égal du gouvernement à l’un et l’autre groupe ».

Présents à l’est du Canada actuel depuis le XVIIème siècle, les Acadiens ont connu une histoire mouvementée : massivement déportés du Nouveau-Brunswick par les troupes anglaises entre 1755 et 1763, ils sont revenus progressivement à la fin du XVIIIe siècle. Ils forment désormais un peuple de plus de 350 000 francophones et représentent 32,7 % de la population de la province, les deux tiers restants étant majoritairement anglophones.

Des langues autochtones menacées

Mais le Nouveau-Brunswick est également, et avant tout en réalité, la terre des tribus amérindiennes,  au nombre de trois, toutes appartenant au groupe linguistique wabanaki de la famille des langues algonquines :

- les Micmacs, qui sont présents dans l’ensemble du Canada atlantique ainsi qu’au Québec, ont toujours formé l’ethnie autochtone dominante de la région ;

- les  Malécites et les Passamaquoddys, présents au Québec, dans le Maine et dans l’ouest du Nouveau-Brunswick, le long du fleuve Saint-Jean pour les premiers, et sur les bords de la baie qui porte leur nom pour les seconds. Ces deux derniers peuples ne se seraient séparés qu’au XVIIIe siècle. Leurs langues et cultures, assez semblables, diffèrent nettement de celles des Micmacs.

Ainsi, le micmac est la troisième langue maternelle la plus importante de la province, mais ses locuteurs représentent seulement 0,4% de la population.

Oeuvre de Pascal A. Pelletier, artist/owner de la galerie d'art  KLU'SKAP (native art gallery), à Moncton.

Œuvre de Pascal A. Pelletier, artist/owner de la galerie d'art KLU'SKAP. Crédit photo : Pascal A. Pelletier

Des locuteurs vieillissants

Dans un rapport intitulé « Le droit à l’identité, à la culture et à la langue : une voie pour le développement de l’enfant », Bernard Richard, Ombudsman (défenseur de la jeunesse et des enfants) du Nouveau-Brunswick écrit « bien que les Néo-Brunswickois peuvent se vanter d’être experts dans le domaine des droits des minorités en matière de langues officielles ainsi que dans la préservation et la protection de ces droits, les données présentées ci-après montrent que notre effort pour préserver et faire la promotion des langues et cultures autochtones de cette partie du monde est un échec lamentable. »

Il précise ainsi que sur les 20 000 habitants de la nation micmaque, seulement un tiers a conservé l’usage de la langue, et que c’est une population vieillissante. Le nombre de néobrunswickois qui se disent de langue maternelle malécite a quant à lui diminué, passant de 860 en 2006 à 490 en 2011.

Dans un autre rapport intitulé « Main dans la main, le bien-être à l’enfance des Premières nations du Nouveau-Brunswick » (2010), le même Bernard Richard précise que jusqu’à 72% des enfants autochtones âgés de 6 à 14 ans ne peuvent ni parler, ni comprendre la langue de leurs grands-parents. Aujourd’hui, cette génération d’enfants est la dernière ayant un espoir d’être élevé dans une langue autochtone, et « de pouvoir partager un jour les contes et les chants de leur peuple avec les générations à venir ».

Une situation alarmante

Si la langue micmaque est toujours parlée dans les réserves de cette première nation, la langue malécite est quant à elle réellement en voie de disparition.  Le passamaquoddy a sans doute déjà disparu ou au mieux s’est fondu dans le malécite dont il est fort proche. Il y a aujourd’hui dans le monde seulement 1500 locuteurs des deux dialectes combinés (malécite et passamaquoddy) et la majorité des locuteurs sont âgés. Cette langue est donc réellement en danger et le pire est à craindre si rien n’est mis en oeuvre pour restaurer son utilisation chez les enfants.

Du fait de l’isolement relatif des peuples autochtones, la population du Nouveau-Brunswick est peu informée de la situation. Une prise de conscience est en cours chez différentes acteurs et autorités de la région, mais il faudrait  lancer dès à présent une véritable action de sensibilisation et de sauvegarde pour espérer préserver ces langues autochtones.

Sur les langues amérindiennes, voir aussi :

La revitalisation du navajo aux États-Unis, par Lucia Dumont


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Les Inuit du Groenland et les problèmes de l’enseignement des langues

Posté par Jean-Michel Huctin le 10 décembre 2010

Jean-Michel Huctin est doctorant en ethnologie à l’université de Paris Diderot et enseigne l’anthropologie arctique à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Depuis 1997, il séjourne régulièrement dans une communauté inuit au nord du Groenland dont il parle la langue, le kalaallisut. Engagé dans la promotion de la culture inuit et dans des actions éducatives pour la jeunesse locale, il est par ailleurs le coauteur et coproducteur du premier film de fiction entièrement en langue groenlandaise, « Le voyage d’Inuk » (www.inuk-lefilm.com, sortie prévue en 2011).


Les élèves d'une classe du collège d'Uummannaq avec leur prof d'anglais groenlandaise - © Jean-Michel Huctin

Jusqu’à la fin des années 1970, le système éducatif au Groenland (dont 90% des 57000 habitants sont Inuit) a privilégié le danois, langue de la colonisation, au détriment de la langue autochtone majoritaire, le kalaallisut (groenlandais de l’Ouest, de la famille des langues eskimo-aléoutes). Résultat : le kalaallisut était en déclin accéléré, le niveau scolaire de la population stagnait très bas et des générations d’adultes (les plus de 30 ans ayant fait des études secondaires ou supérieures au Danemark) préfèrent lire et écrire le danois plutôt que le groenlandais (« c’est plus rapide ») lorsqu’ils ont le choix.


Grâce à l’action du premier gouvernement autochtone à partir de 1979 (le Groenland enfin politiquement autonome restait membre du Royaume du Danemark), le kalaallisut est devenu la langue nationale officielle et la première langue d’instruction. Avec l’accroissement du nombre d’enseignants autochtones, cet enseignement dans la langue maternelle a contribué à sauver le kalaallisut, devenu depuis l’une des plus solides langues de l’Arctique, et à accroître de manière continue le niveau éducatif de la jeunesse : les statistiques officielles montrent que le nombre de personnes ayant achevé une formation a presque doublé dans les dix dernières années (Statistics Greenland, 2005 et 2009).


Cependant, ce succès remarquable de l’école primaire et du collège n’a pas permis de supprimer la domination de l’ex-langue coloniale qui reste toujours aujourd’hui déterminante pour la réussite scolaire. Les raisons : la majorité des enseignants du lycée sont danois (souvent les plus qualifiés et occupant des postes de direction), de nombreux manuels scolaires ne sont pas traduits, le niveau des lycées est parfois considéré meilleur au Danemark, l’unique université groenlandaise n’offre que peu de formations, etc. La plupart des jeunes réussissant leurs études sont ceux qui maîtrisent le danois, y compris les enfants de couples mixtes qui n’ont pas appris leur langue maternelle. Certains Groenlandais disent même que beaucoup d’étudiants ne peuvent pas poursuivre leurs études parce qu’ils ne parlent pas danois.


Par ailleurs, les étudiants inuit du Groenland, comme les autres jeunes du monde entier, doivent aussi apprendre l’anglais qui élargira leur horizon international bien plus que le danois. Le système éducatif est donc trilingue et ces étudiants consacrent une grande partie de leur temps à apprendre des langues.


Les étudiants originaires de la côte est du pays, quant à eux, apprennent en famille le tunumiisut (environ 3000 locuteurs) alors que ceux de Thulé à l’extrême nord- ouest pratiquent l’inuktun ou avanersuarmiutut (environ 1000 locuteurs), langues minoritaires considérées comme dialectes par les autorités groenlandaises. Ils doivent de surcroît, comme leurs camarades de la côte ouest, apprendre les trois autres langues à l’école : le kalaalisut, le danois et l’anglais.


Une éducation qui nécessite trois langues, parfois quatre ! Ces immenses efforts linguistiques sont source de découragement et participent finalement à l’échec scolaire. Il ne s’agit pas là seulement de surcharge cognitive : avec l’abandon de leur propre langue maternelle pour la maîtrise requise de langues plus ou moins « étrangères » et parfois anciennement « coloniales », les étudiants groenlandais sont jugés à partir de nouvelles manières de penser, font l’expérience d’un contenu, de méthodes et d’évaluations pédagogiques différentes, sont comparés à d’autres étudiants qui n’ont pas eu à faire les mêmes efforts. Certains étudiants « se sentent dévalorisés », dénonce Aviâja E. Lynge (anthropologue groenlandaise spécialiste de l’éducation) « parce qu’ils doivent s’adapter à des standards occidentaux et parce que le système éducatif est trop différent de leur propre culture ».
Le vieux débat linguistique n’est pas terminé : il ravive régulièrement les passions de cette société inuit post-traditionnelle et ex-coloniale…


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Quand on manque de locuteurs… à propos de l’école zápara d’Equateur

Posté par Anne-Gaël Bilhaut le 29 octobre 2010

Anne-Gaël Bilhaut est ethnologue. Elle a réalisé sa thèse sur l’ethnie Zápara (achevée en 2007), grâce à des aides du Centre EREA (CNRS), du Legs Lelong et une bourse du musée du quai Branly. Ses recherches ont porté sur la production du patrimoine immatériel de ce peuple d’Amazonie. Elle nous parle aujourd’hui de la transmission de la langue chez les Zápara.


Julia Ushigua, mère de famille céramiste dispensant son cours. Jandiayacu, fleuve Conambo, 2002. Photo Anne-Gaël Bilhaut

Les Zápara sont estimés à moins de 500. Un « petit peuple », comme ils le disent eux-mêmes, qui a gagné une visibilité internationale en 2001 après la proclamation par l’Unesco des Chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité. Ce qui leur avait valu cette distinction était déjà leur travail de revalorisation de la langue et de la culture en Equateur.

Les Zápara vivent  au nord ouest de la forêt amazonienne, sur le Haut Tigre au Pérou, et le long des fleuves Pindoyacu et Conambo en Equateur. On compte encore 6 locuteurs de la langue zápara (ensemble linguistique záparo) dans ce pays, mais désormais tous les échanges se font en kichwa.

En 2000 les Équatoriens ont constitué la DIENASE (Dirección de Educación de la Nacionalidad Sápara del Ecuador). Leur objectif était alors de fonder un nouveau système d’éducation trilingue zápara/kichwa/espagnol. Bâti sur la volonté de revaloriser et récupérer la langue zápara, il donne une place importante aux enseignements donnés par les pères et les mères de famille (connaissance des plantes, apprentissage de la vannerie et de la céramique, notamment).

Proposer une éducation trilingue quand seuls 6 aînés dispersés dans les villages parlent la langue est un véritable défi dont les Zápara sous-évaluaient probablement la difficulté. D’abord, ce sont les anciens qui ont dispensé les cours de langue, surtout du vocabulaire et des chants. Puis des jeunes ont terminé l’école secondaire, certains se sont inscrits à l’université. L’un d’eux a d’ailleurs présenté, pour l’obtention de sa licence, un mémoire sur le zápara.

Dans la réalité, à cause de ce très faible nombre de locuteurs, l’école zápara dans les villages n’est pas réellement trilingue. Elle est bilingue en kichwa et espagnol. Ne pouvant prodiguer un enseignement directement dans leur langue d’origine, il a finalement été décidé d’opter pour un enseignement tout à la fois de la langue zápara et sur le peuple zápara. Pour cela, ils se forment, ils imaginent et fabriquent du matériel didactique et espèrent un jour maîtriser à nouveau la langue. Ce qui est certain, c’est que jamais ils n’en avaient autant parlé : ils ont même, désormais, un point de vue sur son écriture.

> La semaine prochaine, Gérard Lavigne nous en emmènera en Nouvelle-Calédonie. Il nous parlera de la prise en compte des langues océaniennes pour un enseignement pertinent des mathématiques.


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