Le Jadu Kolija, au cœur de la culture et de la langue kokborok

Posté par Joseph Pulinthanath le 7 décembre 2011

Par le père salésien Joseph Pulinthanath, réalisateur du film Yarwng (Racines) tourné en langue kokborok, dans l’État du Tripura, au Nord-Est.


Tripura-Kokborok

La langue kokborok, tout comme ses locuteurs, semble dangereusement restée en suspens dans un tournant de l’histoire. Nombreuses sont les traces de résurgences et de décadences qui s’éparpillent d’un bout à l’autre de cette terre sacrée de rois et de royaumes d’antan.

Prise au milieu, entre deux mondes (l’un mort, et l’autre peinant à naître), se trouve une langue tourmentée mais bien vivante : le kokborok, langue maternelle du peuple borok de l’État de Tripura, dans le nord-est de l’Inde.

Les vicissitudes de l’histoire ont relégué cette langue et ses locuteurs aux marges de la société, bien qu’elle soit encore pratiquée par plus de 800 000 personnes. Les efforts de renouvellement menés aujourd’hui sur la tribu et sa langue sont marqués par des politiques confuses et par un certain manque d’enthousiasme.

Le renouveau du kokborok…

Le récent travail de revitalisation opéré sur la langue kokborok est phénoménal. À vrai dire, le simple rythme auquel le kokborok a su se réinventer au cours des 20 dernières années est fascinant.

Le kokborok était encore parlé à voix basse à Agartala il y a peu de temps. Empêtré dans divers facteurs socio-politiques, le kokborok est devenu absurdement assimilé au manque d’éducation, de prestige et de bonnes manières.

Mais le temps a passé. Le scénario a bien changé aujourd’hui. Les chuchotements en cachette du passé laissent maintenant place aux déclarations confiantes. Aujourd’hui il n’est pas rare d’entendre parler kokborok dans les lieux publics et les manifestations, y compris dans les villes de Tripura. La confiance et l’aisance grandissantes avec lesquelles la langue est parlée transparaissent dans toute la sphère publique. Les festivals kokborok, les chansons, les films, les pièces de théâtre, les ateliers, les sites Internet, les séminaires et diverses activités autour du kokborok pullulent dans l’État de Tripura. L’État soutient même une Journée du Kokborok célébrée chaque année. Que la langue kokborok n’y soit elle-même que rarement présente est un autre problème, en effet, et l’événement annuel commence vite à ressembler à une cérémonie de commémoration du kokborok.

…mais le déclin du Jadu Kolija

Ces efforts louables et les fruits qu’ils ont donnés ne devraient pas empêcher mais encourager la communauté à se tourner sérieusement vers l’art ancestral du kokborok : le Jadu Kolija. Jadu Kolija signifie littéralement “le cœur du bien aimé », ou « du cœur du bien-aimé ». Il s’agit non seulement de chansons d’amour, mais de toutes sortes de chants traditionnels.

De nos jours le Jadu Kolija est aussi peu entendu qu’il est pratiqué. Il est dommage que les locuteurs natifs soient passés à côté d’une telle source de richesse dans leur poursuite d’un meilleur des mondes. Cela suggère que les efforts, déjà trop rares, menés dans le sens d’une renaissance du kokborok, ne négligent pas un engagement réel vis-à-vis des « sources vitales” de la culture borok, comme le Jadu Kolija, si l’objectif est bien d’avoir un effet durable sur la communauté. Contourner ces “sources”, avec le temps, rendront futiles ou du moins superficielles des tentatives déjà peu convaincantes.

J’ai toujours eu le sentiment que c’est à travers cet art traditionnel que l’extraordinaire richesse de la langue kokborok prend tout son sens. Le sens profond de ces textes saisissants et leurs mélodies lancinantes conservent tout leur pouvoir d’enchantement. Phénomène rarement compris par les locuteurs non-kokborok, cette tradition musicale énigmatique a eu une influence considérable sur l’ensemble de la communauté et des cycles de vie individuels. Le Jadu Kolija englobait tous les moments et les événements importants du cycle de vie. C’était à la fois le théâtre, la musique et l’éthique.

Pourtant : pas de progrès sans Jadu Kolija

L’idée que la langue kokborok puisse être en danger me terrifie. Mes oreilles ont passé ces 17 dernières années à se nourrir du kokborok et de ses sons énigmatiques. Chaque année qui passe, mes oreilles me disent que le meilleur du kokborok est encore devant nous.

Le Jadu Kolija est un irrésistible mélange de rationnel et d’émotionnel ; c’est à la fois l’esprit et le cœur. L’imaginaire prodigieux et les métaphores résonnantes du Jadu Kolija ont la capacité d’élever non seulement une langue, mais aussi tout un peuple. Les textes du Jadu Kolija et leur sens, leurs atmosphères et leurs allusions intraduisibles pourraient rester le souffle qui donne vie à la culture kokborok. Il a la capacité de garantir que la communauté locutrice garde ses racines dans la terre tout en ayant les yeux fixés sur les étoiles. Tenter de revitaliser le kokborok sans accorder la moindre attention au Jadu Kolija a quelque chose de vaguement absurde.

Afin d’assurer l’avenir de la culture et de la langue kokborok, nous devons trouver le moyen de faire revivre le Jadu Kolija au sein de la communauté. Un peuple leurré par les ambitions tacites d’intérêts particuliers pendant des décennies devrait facilement se rendre compte que la passion doit finir par remplacer les gadgets intellectuels. En attendant que ses locuteurs soient enfin pris de cette passion pour un éventuel retour à leur meilleure source linguistique, le Jadu Kolija, la fameuse résistance de la tribu kokborok continuera à manquer de profondeur et de caractère. Le secret de la préservation du kokborok se trouve dans la renaissance du Jadu Kolija.



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Cessons d’enfermer les Mayas dans leurs pyramides !

Posté par Valentina Vapnarsky le 29 novembre 2011

Par Valentina Vapnarsky, Chercheur en Anthropologie Linguistique au CNRS, Directrice du Centre d’Enseignement et Recherche en Ethnologie Amérindienne du LESC (CNRS & Université Paris Ouest) http://erea.cnrs.fr/


Temple maya (cc) Bernt Rostad

A l’heure où l’on met en exergue les prophéties mayas de fin de cycle calendaire, et où les joyaux des Mayas préhispaniques sont admirés dans les grands Musées internationaux, il est utile de rappeler que les Mayas sont encore bien vivants, riches d’une diversité linguistique et culturelle remarquable, présents sur une aire qui va s’étendant, de leurs territoires d’origine vers le nord du continent américain.

Un peuple résistant

Résistants et dynamiques malgré cinq siècles de colonisation et d’oppression brutales, et malgré les attraits et pouvoirs de l’impétueuse modernité, ils ont su continuellement recréer de nouvelles marques d’identités. Les crises qui ont parcouru les siècles de la civilisation maya témoignent d’une profonde résilience.

Mais malgré cette capacité à se renouveler, de nombreuses langues mayas, et avec elles le savoir culturel de ceux qui les parlent, se trouvent aujourd’hui dans une situation de fragilité alarmante. Elles sont pourtant au seuil d’acquérir enfin la reconnaissance nécessaire à leur redéploiement.

Des langues très anciennes et très diverses

Les langues mayas, que l’on fait remonter à 4500 ans environ, ont divergé et évolué chacune à leur façon au fil des siècles. Il n’existe pas d’intercompréhension entre la plupart d’entre elles, même si elles partagent la majorité de leurs racines lexicales et des traits grammaticaux et phonologiques communs. Une telle diversité linguistique, associée à une grande variété dialectale, est rare pour un territoire relativement limité, concentré sur 340 000 m2 de hautes et basses terres, au nord de l’Amérique centrale.

La localisation des groupes mayas sur cette aire n’a cependant jamais été stable. Les Mayas ont connu d’importantes migrations, dues le plus souvent à des événements dramatiques. Les plus récentes font suite aux massacres de populations indiennes au Guatemala dans les années 80, à la répression du mouvement zapatiste de 1994 au Mexique, à l’appauvrissement des terres et à la violence des cartels de la drogue.

Des centaines de milliers de mayas de diverses origines (mam, k’anjobal, q’iche’, tojolabal, q’eqchi’, popti, kaqchikel…) ont fui du Guatemala au Mexique ; du Chiapas (tseltal, tzotzil, chol, …) vers la péninsule du Yucatan; des zones rurales vers les grands centres urbains et touristiques ; depuis Cancún jusqu’aux États-Unis. On compte ainsi à l’heure actuelle près de 250 000 locuteurs de langues mayas aux États-Unis. Et des villes ou villages où plus d’une demi-douzaine de ces langues se côtoient !

Des situations contrastées

Sur la trentaine de langues mayas dont nous ayons connaissance à l’époque de la conquête, 29 sont encore parlées par un total de près de 6 millions de locuteurs. Leurs vitalités sont pourtant très contrastées : l’itza’ et le tz‘utujil se meurent avec une poignée de locuteurs âgés, alors que près de 800 000 personnes s’expriment en yucatèque et plus de 400 000 en q’eqchi ou en mam. Mais ces chiffres élevés peuvent en fait masquer un net affaiblissement.

En effet, même les langues affichant un nombre de locuteurs croissant – dû à la démographie – se retrouvent fragilisées. En réalité, la proportion de locuteurs de langues mayas, et plus largement indigènes, est en diminution : ces langues sont de moins en moins acquises comme langues maternelles et de moins en moins parlées aux enfants.

Par ailleurs, les milieux où elles sont les plus vitales se trouvent écartelés entre, d’un côté, les populations les plus pauvres et isolées, de l’autre, les élites intellectuelles mayas. Pour les premières, le monolinguisme maya est souvent vécu comme une peine, source de préjugés raciaux et enclume sociale ; les secondes, quant à elles, se développent mais, malgré leurs efforts, elles ont du mal à contrer la perte de vitesse de leurs langues premières, chaque jour plus aigüe chez les jeunes désireux d’échapper à la pauvreté et happés par les étincelles de la modernité.

Demande en mariage tektiteko - Photo : José Reynes

Demande en mariage tektiteko - Photo : José Reynes

Des avancées prometteuses mais troublées au Guatemala

Pour préserver et redynamiser cette richesse linguistique, il faudra une reconnaissance réelle au niveau officiel, éducatif, culturel, politique et juridique.

Au Guatemala, où plus de la moitié des habitants est d’origine maya, la création de l’Academia de Lenguas Mayas dans les années 1990 a permis une prise en main des langues par les Mayas eux-mêmes, et a contribué à la formation de linguistes et acteurs culturels reconnus pour la qualité de leur recherche scientifique et leur implication dans les programmes de valorisation linguistique et culturelle. Mais la pérennité de ces derniers est menacée par les troubles profonds qu’endure le pays.

Une situation ambivalente au Mexique

Une loi a été approuvée en 2003 au Mexique, qui implique la reconnaissance et la protection des droits linguistiques individuels et collectifs des populations indigènes, et la promotion de l’usage et du développement de leurs langues. Ce cadre a donné lieu à plusieurs avancées : création d’un Institut gouvernemental dédié, inventaires et descriptions des langues (dirigés par un chercheur maya, F. Briceño Chel), production de matériel multimédia d’enseignement et de diffusion, actions pilotes de formation de professeurs et traducteurs etc.

L’objectif est de répondre à des besoins à la fois immenses et très concrets, sur le plan de l’éducation comme sur le plan juridique : permettre à un Maya de ne pas voir son savoir bafoué par l’éducation formelle, d’être alphabétisé dans sa langue maternelle, de comprendre et de se faire comprendre en justice pour pouvoir assurer sa défense.

Pour autant, le chemin est long et les appuis gouvernementaux beaucoup trop lacunaires et ambivalents. Malgré la loi, la plupart des administrations se moquent et refusent d’écouter celui qui vient parler en tseltal, tojolobal ou chol ; des Mayas littéralement non compris subissent une justice à deux mesures, et on peut lire encore aujourd’hui à l’entrée d’écoles supposées bilingues des panneaux interdisant l’usage de la langue maternelle.

Alors, cessons d’enfermer les Mayas dans leur pyramides. Sachons entendre leurs voix dans leurs langues, ces langues vivantes qui, dans leurs usages quotidiens ou rituels, portent en elles et recréent des traditions culturelles millénaires, ces langues raffinées dans lesquelles se renouvelle un art verbal et littéraire poignant, ces langues riches et complexes qui grâce à l’implication de leurs locuteurs ont contribué à l’analyse de phénomènes majeurs pour la compréhension du fonctionnement et de la diversité linguistiques.


Voir aussi les vidéos de Sorosoro en kaqchikel et en tektiteko.

Pour apprendre des langues mayas :
INALCO – Diplôme de Langues et Cultures Mayas

INALI : Instituto Nacional de Lenguas Indígenas (Mexique)

Academia de Lenguas Mayas de Guatemala




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Des langues kanak en danger

Posté par Fabrice Wacalie le 19 novembre 2011

Fabrice Wacalie, doctorant en linguistique océanienne, travaille depuis 2007 à la préservation des langues kanak de l’extrême-Sud de la Nouvelle-Calédonie.


Nouvelle-Calédonie


En Mélanésie, la diversité linguistique est traditionnellement la règle et le monolinguisme, l’exception. La Nouvelle-Calédonie abrite pas moins de vingt-huit langues kanak, onze dialectes et un créole pour un chiffre global de seulement 75 411 locuteurs. Mais aujourd’hui, la majorité des langues kanak est menacée.

Les facteurs de l’érosion des langues kanak

Au milieu du 19ème siècle, dans la dernière décennie avant la colonisation, le nombre de locuteurs de langues kanak a chuté, d’une part à cause des guerres tribales qui ont sévi à cette période, mais aussi en raison des épidémies dues aux premiers contacts avec les colons.

Puis l’administration coloniale a généré d’importants mouvements de population en établissant sa capitale à Nouméa, bouleversant ainsi les aires linguistiques kanak traditionnelles (hormis celle du nââ kwényï, relativement isolé). Lorsque les colons se sont installés dans la ville, les clans qui y vivaient ont été spoliés de leurs terres et repoussés. Certains clans sont partis plus au Sud et d’autres dans le nord. Les langues actuelles sont ainsi le résultat de l’amalgame de plusieurs langues.

L’expansion de la religion chrétienne dans la langue des colons a encore accentué le phénomène d’abandon des langues kanak. Les missionnaires en interdisaient la pratique à l’intérieur des missions. Les apprentis étaient punis quand ils parlaient en langue kanak si bien que certains grands-parents, « traumatisés », s’interdisent encore aujourd’hui de parler en langue. Cela a occasionné une rupture dans la dynamique de transmission intergénérationnelle.

Un exemple : Yaté au sud du pays

« Quand les enfants m’entendent parler en langue, ils rient et me disent : Wawa (grand-mère), tu parles bien anglais ! » témoigne, résignée, mamie Waiju, locutrice nââ numèè, habitant l’extrême sud de la Nouvelle-Calédonie.

En effet, dans cette région, les enfants et les jeunes ne parlent plus en langues kanak car les parents privilégient le français. Ils estiment que c’est plus important pour leur réussite scolaire. Et de fait, il n’y a guère qu’une classe de langue kanak à Yaté, et quelques autres initiatives institutionnelles et associatives qui intègrent des interventions en langue dans les activités périscolaires.

Dans la vie au quotidien, les anciens et certains parents parlent encore régulièrement ces langues. Par contre, dans les cérémonies coutumières, le français prend peu à peu le pas.

Les acteurs de la préservation dans l’aire drubea-kapume

L’opérateur minier Vale Nouvelle-Calédonie, entreprise minière d’extraction de nickel et de cobalt, a consacré des moyens importants dans un programme de valorisation des langues kanak dans le sud du pays (le nââ numèè, le nââ drubéa et le nââ kwênyii à l’île des Pins):

Je participe à ce programme, qui consiste en l’élaboration d’outils pédagogiques visant à soutenir l’enseignement de ces langues dans les écoles et dans les foyers.

Entre 2008 et 2010, nous avons ainsi mené pas moins de 300 entretiens avec plus de 100 personnes-ressources regroupant des locuteurs, des instituteurs, des scientifiques, des illustrateurs, des spécialistes, etc. Les données collectées nous ont permis d’élaborer des jeux pédagogiques pour transmettre aux enfants la langue de leurs aînés. Cinq affiches sur les thématiques de la faune et la flore en langue kanak du Sud ont été réalisées. Puis, cinq jeux de mémoire, cinq imagiers et un jeu des espèces ont également vu le jour. Ces jeux ont été distribués gratuitement dans les écoles et les foyers du Grand Sud.

Des partenariats avec d’autres acteurs culturels ont été mis sur pied : par exemple, la publication d’un conte traditionnel en langue nââ numèè est en projet avec l’Agence de Développement de la Culture Kanak et devrait se concrétiser à la rentrée 2012.

L’Académie des Langues Kanak (ALK) n’est pas en reste puisque depuis 2008 elle consacre des moyens à la codification et à la standardisation de ces langues. Une étroite collaboration entre le programme de Vale et l’ALK a permis de faire en sorte que les outils pédagogiques que nous élaborons soient conformes aux normes de cette institution.

Une convention a également été signée en 2009 avec le collège Saint-Joseph de Vao pour soutenir l’enseignement du nââ kwényï dans cet établissement de l’île des Pins. Les fonds consacrés ont permis de rémunérer les deux enseignantes qui ont donné des cours en langue kwényï.

Enfin, une série de conférences-débats a été organisée en 2009 lors de la venue en Nouvelle-Calédonie du linguiste japonais de l’Université de Tokyo, Tadahiko Shintani, seul spécialiste du nââ drubéa.

Cela étant posé, au-delà des efforts des institutions ou des acteurs locaux, la survie de ces langues qui appartiennent au patrimoine de l’humanité dépend aujourd’hui de la volonté des locuteurs de continuer à les parler.


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Sibérie : la question de la langue maternelle

Posté par Emilie Maj le 20 octobre 2011

Par Emilie Maj, chercheur au Musée du Quai Branly et associée à l’Université de Tallinn.

Petites filles iakoutes lors de la fête nationale de l'Yhyakh. République Sakha (Iakoutie). © Emilie Maj 2011

Petites filles iakoutes lors de la fête nationale de l'Yhyakh. République Sakha (Iakoutie). © Emilie Maj 2011

La grande majorité des langues sibériennes se trouvent dans une situation alarmante, malgré une législation russe apparemment favorable : officiellement des droits égaux sont reconnus à toutes les langues des peuples de la Fédération de Russie et toutes ces langues peuvent bénéficier du soutien de l’Etat.

En réalité, après avoir souffert de la politique soviétique, elles font aujourd’hui face à l’uniformisation faite autour du russe. En cause : l’exode rural et les recompositions sociales difficiles en raison de l’évolution de l’économie vers un marché global.

Combien de langues sibériennes en Russie ?

La filiale sibérienne de l’Académie des Sciences de Russie dénombre quarante-deux langues sibériennes, regroupées dans trois grandes familles : les langues altaïques, les langues ouraliennes et les langues paléoasiatiques.
Cinq d’entre elles sont des langues d’Etat : l’altaïen, le komi, le touva, le bouriate et le iakoute (encore appelé sakha).
Trente-quatre langues sont désignées comme celles des « peuples autochtones peu nombreux ».

Les langues restantes, quant à elles, ne possèdent pas de statut particulier, car elles sont considérées comme des dialectes dérivés des premières.

Beaucoup de langues en danger

Pour chacune de ces langues, le nombre des locuteurs s’étend de quelques dizaines à plusieurs centaines de milliers.

En ce qui concerne les moins répandues, l’UNESCO compte comme « sérieusement en danger », entre autres :

- le nénets : environ 2000 locuteurs officiels
- le nganasan : environ 1000,
- le mansi : environ 3000,
- le kète : environ 500,
- le nanaï : environ 5800,
- le nivkhe : environ 1000 locuteurs.

L’UNESCO annonce par ailleurs « en voie d’extinction » des langues telles que :

- le selkoupe : plus de 500 locuteurs,
- le mansi de l’Est : environ 500,
- le tofalar : environ 300,
- l’oultche : environ 1100,
- l’oudégué : environ 500,
- l’orotchone : environ 150,
- le néguidal : environ 150,
- le ioukaghir : environ 100,
- l’itelmène : environ 500,
- le nivkh : environ 500.

Il faut noter que les chiffres officiels ne reflètent pas forcément la réalité. Pour le ioukaghir, par exemple, le nombre réel de locuteurs se compte plutôt sur les doigts de la main. En tout, une trentaine des langues risquent en fait de disparaître dans un avenir plus ou moins proche.

Quelle langue maternelle ?

La question de la langue maternelle constitue un point sensible: en Sibérie, les autochtones pratiquent parfois plus le russe que leur langue maternelle, apprise durant l’enfance et oubliée à l’école où le russe prédomine. Dans certains cas, l’acculturation mène même à un oubli de la langue autochtone, pourtant leur langue première.

Au final, entre ceux à qui la langue autochtone n’a pas été transmise et ceux qui l’ont oubliée, les locuteurs sont de moins en moins nombreux. Ainsi, sur 22.500 Khants, seulement 67% considèrent le khant comme leur langue maternelle. Et ce chiffre descend même à 37% chez les Mansi…

Les langues sibériennes à l’école

Aujourd’hui, environ ¼ des langues de Sibérie sont enseignées dans les classes primaires. Mais le nombre d’heures reste insuffisant et l’enseignement lui-même est dispensé en russe. En outre, même si l’enfant étudie la langue de son peuple dans les petites classes, il n’est pas certain de pouvoir continuer à le faire à l’école secondaire.

Certaines unités administratives, telles que la République Sakha (Iakoutie), ont ouvert des « écoles nationales », où les matières sont enseignées dans la langue sakha jusqu’à l’examen gouvernemental que les élèves passent à dix-sept ans. Mais ces établissements demeurent le privilège de l’élite : ils sont trop peu nombreux et les parents se plaignent de ne pouvoir y inscrire leurs enfants, faute de place.

Un multilinguisme à plusieurs étages

Les langues les plus menacées sont généralement celles de peuples qui vivent dans des Républiques qui ont elles-mêmes une langue nationale autre que le russe. Ces « petites langues » doivent alors faire face à deux hégémonies : celle du russe et celle de la seconde langue locale officielle.

Pour faire face aux manquements de la législation de la Fédération russe, certaines de ces républiques, comme celle de Sakha (Iakoutie) et celle de Bouriatie, affichent une politique de soutien à ces langues minoritaires : elles leur octroient en effet le statut de langue officielle dans les régions où les peuples qui les parlent sont en forte concentration.

Pourtant l’observateur peut se demander si le succès de cette politique est avéré. Il suffit de se rendre dans la région évèno-bytantaï, au nord de la République Sakha, pour avoir un exemple d’une situation typique pour le pays : la région est qualifiée de « nationale » car elle est constituée d’une majorité d’Evènes. Mais en réalité, ces Evènes ont été assimilés aux Sakhas durant la période soviétique et ne parlent plus leur propre langue.

On aboutit dès lors à des situations ubuesques : par exemple, la petite Natacha, issue de famille mixte évène/sakha, parle sakha à la maison, comme tous les habitants du village. A l’école, elle étudie bien sûr le russe. Elle étudie aussi l’évène, langue minoritaire « officielle », mais qui ne lui sert pas dans la vie courante parce que personne ne le parle dans la région. En revanche, elle n’étudie pas le sakha, sa langue maternelle et la deuxième langue officielle du pays, celle qui lui servira le plus dans sa vie d’adulte.

Cet exemple concret montre que la question des langues autochtones est un point sensible dont la résolution se fait au cas par cas. Hélas, le temps presse et il n’est pas certain que les politiques trouvent à temps des solutions efficaces pour gérer cette complexité.

Quelques sources à consulter en langue française

CONSEIL DE L’EUROPE 2007, Comite Consultatif de la Convention-Cadre Pour La Protection Des Minorités Nationales, Strasbourg, 2 mai 2007, ACFC/OP/II(2006)004, Deuxième Avis sur la Fédération de Russie adopté le 11 mai 2006, http://www.coe.int/t/dghl/monitoring/minorities/3_FCNMdocs/PDF_2nd_Com_RussianFederation_fr.pdf (dernière consultation le 19/09/2011)

ISOHOOKANA-ASUNMAA Tytti (rapporteur) 1998, Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, Doc. 8126 du 2 juin 1998, Cultures minoritaires ouraliques en danger, Rapport de la Commission de la culture et de l’éducation, http://assembly.coe.int/Documents/WorkingDocs/doc98/fdoc8126.htm (dernière consultation le 19/09/2011)

LAVRILLIER Alexandra (à paraître), Parlons toungouse (bientôt chez L’Harmattan)

MAJ Emilie et LEBERRE-SEMENOV Marine 2010, Parlons sakha. Langue et culture iakoutes. L’Harmattan

Maj Emilie 2009. Interpréter le dialogue interculturel entre Russes et peuples autochtones de la République Sakha (Iakoutie), in K. HADDAD, M. ECKMANN, A. MANÇO (éds), Antagonismes communautaires et dialogues interculturels, Paris, L’Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2009, L’Harmattan, Paris, pp. 63-83

PERROT Jean 2006, Regards sur les langues ouraliennes. Etudes structurales, approches contrastives, regards de linguistes, L’Harmattan (Bibliothèque finno-ougrienne)

TERSIS Nicole, THERRIEN Michèle 2001, Langues eskaléoutes : Sibérie, Alaska, Canada, Groenland, CNRS Paris

WEINSTEIN Charles 2010, Parlons tchouktche : une langue de Sibérie, L’Harmattan


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Progrès et enjeux de l’enseignement en māori en Nouvelle-Zélande

Posté par Richard Hill le 13 octobre 2011

Richard Hill
Dr Richard Hill, Université de Waikato,
Hamilton, Nouvelle-Zélande.



La Nouvelle-Zélande, ou Aotearoa, comme l’appelaient les Māori il y a plus de 1000 ans, est un pays multiculturel comptant 4,4 millions d’habitants (Statistics New Zealand, 2011).

Comme les peuples autochtones de nombreux pays à travers le monde, les Māori, et en particulier leur langue, ont souffert des effets de la colonisation. En 1930, 97% des Māori parlaient couramment la langue. En 1970 ce chiffre avait chuté de 27%, conséquence de dizaines d’années d’endoctrinement, de politiques éducatives stériles et de transformation des mouvements de population.

Wanganui, Nouvelle-Zélande - classe de maori - Photo : Robert Thomson (cc)

Wanganui, Nouvelle-Zélande - classe de maori - Photo : Robert Thomson (cc)

L’arrivée du māori dans le système éducatif

Encouragés par un mouvement en faveur droits civiques qui prend de l’ampleur aux États-Unis dans les années 1970, et par une conscience grandissante des avantages de l’éducation bilingue, les Māori font leurs premières expériences en éducation bilingue dès la fin des années 1970. La première kohanga reo (« nid de langue » pour les maternelles) voit le jour en 1982, et mènera plus tard à une multiplication des structures d’enseignement māori partout en Nouvelle-Zélande, dont les Kura Kaupapa Māori (écoles primaires en immersion profonde) et les wharekura (collèges). En 2011, selon le Ministère de l’Éducation Néo-Zélandais, 14% des étudiants māori (soit 24 805 étudiants) suivent un enseignement māori sous une forme ou une autre.

Le māori à l’école, mais l’anglais à l’extérieur

Malgré les grandes réussites de ces 30 dernières années dans la restitution de la langue māori aux nouvelles générations, la revitalisation du māori n’est en réalité qu’un succès partiel. Les écoles forment de bons locuteurs de māori, mais son usage n’est que peu répandu en dehors des salles de classe.

L’avenir du māori ne sera assuré que si l’on traite la question, cruciale, de la transmission intergénérationnelle. Faire face à cette question signifie qu’une génération de parents māori, qui n’ont pas appris le māori quand ils étaient enfants, devra d’abord apprendre la langue pour ensuite la cultiver à la maison, et au-delà.

Quelle place pour l’anglais ?

La place de l’anglais au sein des programmes d’immersion en māori est une autre question à laquelle les écoles continuent de faire face. Inclure l’anglais dans les programmes est devenu d’autant plus important que c’est désormais une obligation pour les écoles d’enseignement māori.

Les premières années, les responsables de ces écoles estimaient qu’une immersion māori à 100% était nécessaire pour revitaliser la langue, et que l’instruction de anglais pouvait donc être laissée aux collèges, voire aux lycées.

Mais ces 10-15 dernières années, les attitudes se sont progressivement retournées vers l’idée que les étudiants avaient besoin de solides compétences dans les deux langues. Comment et à quel moment entamer l’enseignement de l’anglais ? C’est tout l’objet des négociations actuelles. En comparaison avec les programmes bilingues d’autres pays, la quantité d’anglais proposée par les kura kaupapa et les autres programmes d’immersion profonde est très faible, de nombreuses écoles proposant 120 à 720 heures d’anglais entre la 6ème et la 2nde.

Certaines écoles ont également tendance à recruter des enseignants externes pour assurer les cours d’anglais,plutôt que d’employer les enseignants travaillant déjà sur place, et ce dans l’idée qu’elles maintiennent ainsi un environnement« pur » d’immersion māori partout ailleurs dans l’établissement. Si un tel dispositif offre des avantages, le recrutement d’intervenants extérieurs coûte cher, et en raison d’un enseignement de l’anglais centré essentiellement sur la lecture et l’écriture, les étudiants ne sont familiarisés qu’avec un registre linguistique relativement étroit. Ce dispositif signifie aussi que les étudiants ne sont pas incités à transférer leurs compétences linguistiques d’une langue à une autre, puisque leurs enseignants ne parlent généralement pas māori.

À l’heure où de nombreux chercheurs encouragent les techniques d’instruction favorisant un transfert de compétence linguistique, les écoles d’enseignement māori tardent à expérimenter ces méthodes. Cette expérimentation n’aura lieu que si les perceptions changent vis-à-vis du rapport entre les deux langues étudiées. Les étudiants verront alors s’étendre leurs chances de devenir de solides bilingues et bialphabètes.

References

Statistics New Zealand. (2011). Estimated Resident Population. from http://www.stats.govt.nz/tools_and_services/tools/population_clock.aspx


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