Le Vanuatu : une diversité linguistique exceptionnelle

Posté par Alexandre François le 3 juin 2011

Dr Alexandre François, LACITO-CNRS ; Australian National University
Le linguiste Alexandre François sur le terrain

Le linguiste Alexandre François sur le terrain

Située au cœur du Pacifique Sud, la Mélanésie est une vaste région qui inclut l’immense île de Nouvelle-Guinée, ainsi que les archipels des îles Salomon, du Vanuatu, de Nouvelle-Calédonie et de Fidji. Elle est remarquable pour son extrême richesse linguistique et culturelle, puisque pour à peine 9 millions d’habitants (l’équivalent de la Suède), on y parle pas moins de 1300 langues différentes.


Au cœur de la Mélanésie, le Vanuatu, un paradis pour linguistes…

Le Vanuatu est assez représentatif de cette tendance à la fragmentation linguistique, puisqu’il compte 106 langues pour seulement 240 000 habitants. Ces chiffres en font le pays qui compte la plus grande densité linguistique au monde, c’est-à-dire le plus grand nombre de langues par rapport à sa démographie.

Le paysage linguistique est par conséquent extrêmement fragmenté. Chaque langue est parlée, en moyenne, par 2000 locuteurs seulement. Dans la région du nord que j’ai explorée, cette moyenne descend même à 600 locuteurs par langue (16 langues pour 9400 habitants). Chaque langue est donc parlée par une toute petite population, répartie sur deux ou trois villages. Et sur une même île on trouve généralement plusieurs langues : ainsi, la seule île de Malekula en compte une bonne trentaine !

Une fragmentation linguistique progressive

Dans beaucoup de régions du monde – par exemple le Caucase, ou l’Asie du Sud-Est – la diversité linguistique s’explique surtout par la cohabitation de populations d’origines différentes, que les hasards de l’histoire ont fait se rencontrer. Mais le Vanuatu ne rentre pas dans ce cas de figure classique.

On sait en effet que les cent langues qui y sont parlées descendent toutes d’un seul et même ancêtre, le proto-océanien. Les premiers habitants du Vanuatu, arrivés il y a environ 3000 ans, ont commencé par une période d’homogénéité linguistique ; plus tard, au fil de ces trois millénaires, des processus de diversification ont fini par créer la mosaïque linguistique qu’on connaît aujourd’hui – un peu comme le latin s’est diversifié en une multitude de langues et dialectes romans.

Une société non hiérarchisée qui encourage la diversité

La fragmentation linguistique est liée ici essentiellement à des structures politiques fortement décentralisées ; elles définissent une société de type réseau, sans capitale ni autorité pyramidale, dans laquelle chaque groupe est l’égal de l’autre.

Il n’existe donc pas de groupe social prestigieux, dont on se sentirait forcé d’imiter la langue ou les usages ; au contraire, les innovations linguistiques ou culturelles locales sont respectées et même encouragées, car elles donnent à chaque village, à chaque groupe, des signes distinctifs qu’on aime à observer et commenter.

Les gens du Vanuatu apprécient d’être entourés d’une mosaïque de langues et de cultures bien différenciées – un peu à l’opposé de notre monde moderne, marqué par l’uniformisation des pratiques à grande échelle.

Notons que le cas du Vanuatu n’est pas unique : toutes les sociétés de Mélanésie sont marquées traditionnellement par un “plurilinguisme égalitaire”, comme le notait déjà Haudricourt en Nouvelle-Calédonie.

Un multilinguisme omniprésent

Traditionnellement, loin d’être isolées, les différentes communautés du Vanuatu étaient constamment en contact les unes avec les autres, qu’il s’agisse d’échanger des biens ou de se marier. Tous les voyages se faisaient alors à pied, ou sur de petites pirogues. On n’avait ainsi d’interactions fréquentes qu’avec quatre ou cinq communautés au maximum, et maîtriser les langues de ces villages voisins était la règle. La plupart des individus grandissaient donc dans un environnement multilingue, souvent avec plusieurs langues au sein même du foyer. Encore aujourd’hui, il n’est pas rare de rencontrer des gens qui parlent couramment quatre ou cinq langues au quotidien.

De nos jours, même si le plurilinguisme est encore de vigueur avec les langues voisines, la vie moderne a aussi élargi le cercle des interactions sociales. Telle personne d’une île du nord ira faire ses études à la ville, et rencontrera des personnes d’autres îles de l’archipel, parlant des langues très différentes. Dans ce cas, la communication se fait dans la langue nationale du Vanuatu, le bichelamar (ou bislama), un pidgin à base d’anglais né des premiers contacts avec les Européens.

Car le paysage linguistique du Vanuatu évolue : on observe à la fois la croissance du bichelamar dans la population, et la fragilisation de certaines langues vernaculaires.

La semaine prochaine, la suite :

Le Vanuatu: une diversité fragile


Pour aller plus loin :

Le site personnel d’Alexandre François: http://alex.francois.free.fr/

Voir la vidéo « Petit exercice de linguistique de terrain au Vanuatu »
et lire l’interview d’Alexandre François sur le site de Sorosoro
:

http://www.sorosoro.org/petit-exercice-de-linguistique-de-terrain-au-vanuatu


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Le Multilinguisme en République de Sakha (Yakoutie)

Posté par Natalia Bochkareva le 30 mai 2011

Par Natalia Bochkareva, étudiante du master “Etudes Arctiques” de l’université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines, originaire de la République de Sakha (Yakoutie).


Photo : marsy1 (cc)

Située dans le nord-est de la Sibérie, la République de Sakha, ou Yakoutie, est la plus grande des Républiques de Russie. Elle représente un cinquième du territoire national, avec 3 millions de km2 pour… 949 800 habitants (chiffre 2009) sur les 142 millions (chiffre 2007) que compte la fédération.

Une république multiethnique

La Yakoutie figure parmi les régions multiethniques de la Fédération Russe, avec ses 5 communautés autochtones : Yakoutes, Evenkis, Youkaguirs, Tchouktches et Dolganes. Terre d’immigration au sein de la fédération, on y trouve aussi près de 120 autres groupes ethniques : Russes, Ukrainiens, Tatars, Bouriates, Biélorusses, Arméniens, Bachkirs, Azéris etc.

Le bilinguisme officiel de la petite république se caractérise par la cohabitation de deux langues nationales : le sakha (yakoute) et le russe. Ces deux langues ont le statut de langues d’État, alors que les langues des communautés autochtones plus restreintes bénéficient d’un autre statut officiel garanti par la Constitution de la République de Sakha.

Des langues autochtones menacées

La reconnaissance de ces langues autochtones ne signifie pas que leur pérennité soit assurée. Elles subissent en effet un déclin régulier, qui passe par un processus d’assimilation que la linguiste Tamara Andreeva (Identity & Language) explique ainsi :

-        “Une variété de dialectes parmi les populations du nord, qui a poussé certains groupes à opter pour des langues plus communes afin de faciliter les échanges inter-ethniques.

-        Une population éparse dans le nord, avec de nombreux groupes ethniques de langues différentes vivant à proximité les uns des autres. Les Evenks, par exemple, vivent en petits groupes entourés d’autres entités ethniques dont la langue est différente, le tout sur un territoire très vaste. Leur langue a donc subi l’influence des langues voisines, au détriment du développement de leur propre langue.

-        Le rôle prépondérant de la langue russe. Principal vecteur de communication au sein de la société russe, son statut dominant a fortement influencé les langues des peuples autochtones.”

Pour compléter ce dernier point, sans doute le plus important, nous ajouterons que le russe est devenu langue de pouvoir, car c’est la langue de l’éducation et celle de l’emploi. Nombreux sont donc les membres des communautés autochtones qui ont délibérément mis leur langue maternelle de côté dans l’espoir d’accéder à ce pouvoir.

Il faut enfin prendre en compte le fait que les langues de Yakoutie ont beaucoup souffert à une époque où les membres de communautés autochtones devaient vivre en famille d’accueil, et étudier dans des établissements spécialisés loin de leur environnement d’origine.

Des efforts dans l’éducation et la recherche

Depuis le début des années 1990, l’État a adopté plusieurs dispositifs censés accroître le nombre de locuteurs des langues autochtones, notamment des programmes scolaires encourageant leur enseignement.

Des écoles nomades pour les enfants des communautés les plus petites ont également vu le jour. Elles accueillent à la fois enfants et parents dans un cadre de vie “nomade”, contribuant ainsi à la sauvegarde des langues et d’un mode de vie traditionnels.

Les enseignants sont formés à l’Université Fédérale du Nord-Est à Yakoutsk.

Sur le plan de la recherche, on citera aussi l’Institut en Recherches Humaines du département Sibérie de l’Académie des Sciences, qui travaille sur la diversité linguistique, ethnographique et culturelle de la République de Sakha.

Mais malgré les programmes scolaires, les programmes de recherche et un certain intérêt des médias pour les langues minoritaires, le problème du déclin des langues autochtones de Yakoutie reste entier puisque le nombre de leurs locuteurs continue de baisser chaque année. La République de Sakha, avec ses deux langues d’État et ses quatre autres langues officielles, fait face à un défi capital : enrayer le déclin de ses langues autochtones pour freiner le déclin de sa culture.

Photo : Aleksandr Ivanov (cc)


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La reconnaissance du bilinguisme des enfants de migrants : un atout pour l’intégration.

Posté par Anna Stevanato le 9 mai 2011

Par Anna Stevanato, fondatrice de l’association D’UNE LANGUE A L’AUTRE.


Une Grande Ecole, pourquoi pas moi ?


« Une Grande Ecole : Pourquoi pas moi ? » (PQPM) est un programme d’accompagnement de collégiens et de lycéens issus de milieux modestes et habitant des quartiers en difficulté. Il est destiné à accroître leurs chances de poursuivre des études supérieures ambitieuses.

Mais quel rapport avec les langues et le bilinguisme ?  Il se trouve que la plupart des élèves (82% des 72 élèves suivis) inscrits dans ce programme parlent ou comprennent une autre langue que le français.

L’association D’une Langue A L’Autre (DULALA), dont l’objet est la reconnaissance et la valorisation de toutes les formes de bilinguisme familial, participe au programme PQPM en intervenant sur le plan linguistique auprès des adolescents.

Des préjugés encore vivaces

Les premiers retours d’expérience ont permis de montrer que les préjugés sont très présents au sein même des communautés pratiquant des langues familiales non européennes.

A la question ouverte « Quelle langue associez-vous au français lorsqu’on parle de bilinguisme ? », 75% des élèves ont  indiqué l’anglais,  5% l’espagnol, 5% le portugais et 15%  seulement ont cité d’autres langues (turc, japonais, hébreu, lingala, bengali, créole)

L’idée selon laquelle seules les langues européennes majoritaires sont dignes de figurer parmi celles qui rendent bilingue est donc très fortement ancrée :

«Madame, est-ce qu’on peut être bilingue quand on parle d’autres langues que le français et l’anglais?» demande J., élève de 4ème.

« Le bilinguisme est une richesse si tu parles anglais ou espagnol…sinon à quoi ça sert ? » affirme B., en 2nde.

« Mon père est plurilingue, il parle 4 langues : français, anglais, tamoul et ourdou » dit B. « Oui, mais ce sont des sous-langues » rétorque C., élève de 4e.

Sur la pratique même du bilinguisme, les représentations peuvent être négatives : « Ca fait trop, deux langues à la fois dans la tête d’une personne. Il faut apprendre une langue à la fois »

« Un professeur nous a dit que nous utilisions environs 6 000 mots. Quand on est bilingue on le divise par 2 ? et quand on est trilingue, par trois ? », s’inquiète F., en 2nde.

Une Grande Ecole, pourquoi pas moi ?

Donner le goût des langues, quelles qu’elles soient

A travers des interventions ludiques, DULALA a entrepris de transformer le regard que ces jeunes portent sur la diversité linguistique et de déconstruire les représentations qu’ils se font de leurs propres langues. A ces adolescents qui ne se reconnaissent que rarement comme bilingues, ou qui vivent ce bilinguisme comme un handicap, l’association explique que non seulement parler une langue autre que le français ou l’anglais n’est pas un obstacle à l’intégration, mais que c’est au contraire une force, une richesse linguistique et culturelle. Ce travail sur l’estime de soi est un moteur pour la réussite éducative.

Et de fait, certains élèves expriment aussi le goût d’apprendre :

« Cet atelier m’a donné envie d’apprendre l’arabe » dit A., en 4 ème, dont la langue d’origine est l’algérien.

« Ce soir je vais parler bambara avec ma mère, ça va être drôle ! » décide O., en 2nde.

«  Je me suis découvert bilingue passif »,  dit P., élève de 2nde.

« Je me suis rendu compte qu’on pouvait être bilingue même si on sait pas lire ou écrire », découvre L., également en 2nde.

Le libre choix de chacun

« Moi je parle turc seulement avec mes parents, ici je n’arrive pas », affirme J, en 2nde.

De fait, partager un mot ou des phrases dans sa propre langue maternelle est un exercice qui est loin d’être banal : certains le font avec fierté et enthousiasme tandis que d’autres sont plus discrets et intimidés, et d’autres encore préfèrent parler une langue étrangère apprise à l’école plutôt que s’exprimer dans leur langue maternelle.

Des raisons ethniques, familiales ou linguistiques, peuvent faire que la personne n’a pas envie de s’afficher comme un représentant d’une langue ou d’un pays. Ce choix est à respecter et l’élève concerné doit avoir la possibilité de s’intéresser ou non, de parler et partager cette langue ou pas.

Car une langue est loin d’être neutre, elle ne porte pas que des sons, elle nous renvoie à notre plus profonde identité.

Pour approfondir le sujet et s’interroger sur l’importance de la reconnaissance du bilinguisme des enfants de migrants, l’association D’UNE LANGUE A L’AUTRE vous invite à une conférence-débat le lundi 16 mai de 18h30 à 20H30 au COMPTOIR GENERAL, 80 quai des Jemmapes, métro République, à Paris.
Intervenants :

Xavier NORTH, délégué général à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), Ministère de la Culture
Michel RABAUD, linguiste
Souâd BELHADDAD, journaliste et fondatrice de Citoyenneté Possible
Anna Stevanato, linguiste et fondatrice de l’association D’UNE LANGUE A L’AUTRE
Pour plus d’informations www.dunelanguealautre.org
Voir aussi :
Plaidoyer pour le plurilinguisme des enfants issus de l’immigration, par Barbara Abdelilah-Bauer

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Une expérience scolaire bilingue guarani/portugais au Brésil

Posté par Andréa Eichenberg le 2 mai 2011

Par Andréa Eichenberger, anthropologue-photographe, doctorante en anthropologie, en cotutelle internationale de thèse entre l’Université Paris Diderot et l’Universidade Federal de Santa Catarina, au Brésil,  qui travaille sur la construction d’une auto-image indigène dans le village guarani Yynn Morotĩ Wherá.

Marco Karai Moreira, pendant un enseignement en langue guarani à l’école du village. © Andréa Eichenberger

Marco Karai Moreira, pendant un enseignement en langue guarani à l’école du village. © Andréa Eichenberger

Qui parle guarani au Brésil ?

Les Guarani forment le plus grand contingent de population indigène du Brésil, avec environ 30 000 représentants, répartis dans 7 Etats brésiliens.

La tendance est aujourd’hui au bilinguisme guarani-portugais, parmi les jeunes en particulier : le guarani est ainsi parlé au quotidien dans les villages, alors que la langue portugaise est adoptée surtout lors des contacts avec les non-indigènes.

Cela étant, une partie des locuteurs est encore monolingue. La plupart des personnes âgées, en particulier, ne parle pas, ou peu, la langue de la société dominante. Le monolinguisme est aussi une des manifestations de résistance à l’assimilation des valeurs des autres cultures.

Quelle est la place officielle des langues indigènes dans le pays ?

L’officialisation des langues indigènes reste une initiative minoritaire et ponctuelle, mais le portugais perd néanmoins depuis peu sa place de langue officielle exclusive.

Quelques villes brésiliennes ont fait un premier pas en ce sens, comme par exemple la municipalité de Tacuru, au Mato Grosso do Sul, qui a officialisé le guarani comme deuxième langue, et la municipalité de São Gabriel da Cachoeira, dans l’Etat d’Amazonas, qui, en plus du portugais, compte trois langues officielles : le nheengatu, le tukano et le baniwa.

Par ailleurs, grâce aux luttes des populations indigènes et des associations qui les ont soutenues, la dernière Constitution Fédérale, en 1988, a reconnu à ces populations un droit à la différence.

Dans le domaine de l’éducation, notamment, elle assure le droit à un enseignement scolaire spécifique, interculturel et bilingue. C’est ainsi que l’école a pu rentrer dans les villages indigènes après avoir été longtemps vécue comme stigmatisante à cause des échecs de l’insertion dans le système scolaire national.

Le cas des Guarani du village Yynn Morotĩ Wherá

En 2006 et 2007, j’ai eu l’occasion de travailler à l’école indigène du village Yynn Morotĩ Wherá (« Reflet des Eaux Cristallines »), dans l’Etat de Santa Catarina, au sud du Brésil.

Là-bas, mes interlocuteurs guarani estimaient que les enfants ont besoin de comprendre le « monde des blancs » pour défendre quelques droits fondamentaux, comme le droit à la terre, par exemple. L’école a donc été implantée dans la communauté à la demande de ses leaders pour que les élèves autochtones acquièrent les connaissances des djuruá (blancs). La langue portugaise devait être un simple instrument de négociation, et sa présence devait être contrôlée, afin qu’elle ne prenne pas au bout du compte la place du guarani. Ce point n’est pour le moment pas difficile à faire respecter, la plupart des enfants arrivant encore à l’école sans connaître le portugais.

L’autre but de l’école est la maîtrise de l’écrit et de la lecture en langue guarani, qui est de fait présente tout au long du cursus d’éducation, tant comme matière en soi que comme langue d’enseignement des autres disciplines.

L’une des conséquences est que ce qui était généralement transmis de manière orale commence à être écrit. En 2008 et 2009, les deux premiers volumes bilingues guarani-portugais de la collection intitulée « Contributions à la revitalisation de la culture guarani » ont été publiés, le premier traitant des mythes et légendes, et le deuxième des rituels et croyances. Certains mythes ont même été retravaillés sous plusieurs formes : textes, dessins, mises-en-scène, films et photographies. L’école devient ainsi un lieu de promotion de la revitalisation culturelle.

Un système de scolarisation parfait ?

Au bout du compte, on peut cependant se demander si cette nouvelle école, apparemment si ouverte et nourrie de bonnes intentions, ne comporte que des aspects positifs. Certes, elle propose d’utiliser des processus d’apprentissage propres à ces populations, d’introduire la pratique de leurs langues et de transmettre leurs connaissances et savoirs traditionnels. Mais quand l’Etat met sur pied un système scolaire bilingue, on peut aussi se demander si ce n’est pas une façon masquée de marginaliser les langues indigènes et d’imposer, finalement, la présence de la langue portugaise, afin de renforcer une certaine unité linguistique nationale.

D’ailleurs, Il faut souligner que certains chercheurs (anthropologues, éducateurs, linguistes, historiens etc.) qui ont participé à la formation des enseignants guarani et qui étaient en grande partie très favorables à la revitalisation de la culture, se posaient continuellement la question : « est-ce que ce que nous sommes en train de faire est vraiment une bonne chose ? »

Si l’on considère le cas des Guarani par exemple, ils ont pendant longtemps résisté à l’apprentissage du portugais, mais ce monolinguisme natif glisse progressivement vers un bilinguisme guarani/portugais.

Une des classes de l’école guarani en 2007, avec un travail autour des familles du village, exposé dans la cour de l’école. © Andréa Eichenberger

Une des classes de l’école guarani en 2007, avec un travail autour des familles du village, exposé dans la cour de l’école. © Andréa Eichenberger


Sur les Guarani, voir aussi :
La résistance monolingue guarani au Paraguay, par Christine Pic-Gillard


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Les langues autochtones au Nouveau-Brunswick: un patrimoine menacé

Posté par Elise Miranda le 22 avril 2011

Par Elise Miranda, attachée culturelle au Consulat général de France dans les Provinces atlantiques.


Un bilinguisme officiel français-anglais

Oeuvre de Pascal A. Pelletier, artist/owner de la galerie d'art  KLU'SKAP (native art gallery), à Moncton. Crédit photo : Pascal A. Pelletier

Œuvre de Pascal A. Pelletier, artist/owner de la galerie d'art KLU'SKAP (native art gallery), à Moncton. Crédit photo : Pascal A. Pelletier

Le Nouveau-Brunswick, à l’est du Canada, est l’unique province officiellement bilingue du pays. En effet, le gouvernement provincial de Louis Robichaud a adopté dès 1969 la «Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick», directement inspirée de la loi fédérale du même nom, que le gouvernement de Pierre Elliot Trudeau a fait voter à Ottawa la même année. La province est la seule du Canada à s’appliquer la norme fédérale bilingue. Ainsi, « Le Nouveau-Brunswick a sa propre loi sur les langues officielles, des systèmes scolaires francophone et anglophone parallèles et des lois garantissant un traitement égal du gouvernement à l’un et l’autre groupe ».

Présents à l’est du Canada actuel depuis le XVIIème siècle, les Acadiens ont connu une histoire mouvementée : massivement déportés du Nouveau-Brunswick par les troupes anglaises entre 1755 et 1763, ils sont revenus progressivement à la fin du XVIIIe siècle. Ils forment désormais un peuple de plus de 350 000 francophones et représentent 32,7 % de la population de la province, les deux tiers restants étant majoritairement anglophones.

Des langues autochtones menacées

Mais le Nouveau-Brunswick est également, et avant tout en réalité, la terre des tribus amérindiennes,  au nombre de trois, toutes appartenant au groupe linguistique wabanaki de la famille des langues algonquines :

- les Micmacs, qui sont présents dans l’ensemble du Canada atlantique ainsi qu’au Québec, ont toujours formé l’ethnie autochtone dominante de la région ;

- les  Malécites et les Passamaquoddys, présents au Québec, dans le Maine et dans l’ouest du Nouveau-Brunswick, le long du fleuve Saint-Jean pour les premiers, et sur les bords de la baie qui porte leur nom pour les seconds. Ces deux derniers peuples ne se seraient séparés qu’au XVIIIe siècle. Leurs langues et cultures, assez semblables, diffèrent nettement de celles des Micmacs.

Ainsi, le micmac est la troisième langue maternelle la plus importante de la province, mais ses locuteurs représentent seulement 0,4% de la population.

Oeuvre de Pascal A. Pelletier, artist/owner de la galerie d'art  KLU'SKAP (native art gallery), à Moncton.

Œuvre de Pascal A. Pelletier, artist/owner de la galerie d'art KLU'SKAP. Crédit photo : Pascal A. Pelletier

Des locuteurs vieillissants

Dans un rapport intitulé « Le droit à l’identité, à la culture et à la langue : une voie pour le développement de l’enfant », Bernard Richard, Ombudsman (défenseur de la jeunesse et des enfants) du Nouveau-Brunswick écrit « bien que les Néo-Brunswickois peuvent se vanter d’être experts dans le domaine des droits des minorités en matière de langues officielles ainsi que dans la préservation et la protection de ces droits, les données présentées ci-après montrent que notre effort pour préserver et faire la promotion des langues et cultures autochtones de cette partie du monde est un échec lamentable. »

Il précise ainsi que sur les 20 000 habitants de la nation micmaque, seulement un tiers a conservé l’usage de la langue, et que c’est une population vieillissante. Le nombre de néobrunswickois qui se disent de langue maternelle malécite a quant à lui diminué, passant de 860 en 2006 à 490 en 2011.

Dans un autre rapport intitulé « Main dans la main, le bien-être à l’enfance des Premières nations du Nouveau-Brunswick » (2010), le même Bernard Richard précise que jusqu’à 72% des enfants autochtones âgés de 6 à 14 ans ne peuvent ni parler, ni comprendre la langue de leurs grands-parents. Aujourd’hui, cette génération d’enfants est la dernière ayant un espoir d’être élevé dans une langue autochtone, et « de pouvoir partager un jour les contes et les chants de leur peuple avec les générations à venir ».

Une situation alarmante

Si la langue micmaque est toujours parlée dans les réserves de cette première nation, la langue malécite est quant à elle réellement en voie de disparition.  Le passamaquoddy a sans doute déjà disparu ou au mieux s’est fondu dans le malécite dont il est fort proche. Il y a aujourd’hui dans le monde seulement 1500 locuteurs des deux dialectes combinés (malécite et passamaquoddy) et la majorité des locuteurs sont âgés. Cette langue est donc réellement en danger et le pire est à craindre si rien n’est mis en oeuvre pour restaurer son utilisation chez les enfants.

Du fait de l’isolement relatif des peuples autochtones, la population du Nouveau-Brunswick est peu informée de la situation. Une prise de conscience est en cours chez différentes acteurs et autorités de la région, mais il faudrait  lancer dès à présent une véritable action de sensibilisation et de sauvegarde pour espérer préserver ces langues autochtones.

Sur les langues amérindiennes, voir aussi :

La revitalisation du navajo aux États-Unis, par Lucia Dumont


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