Les avantages de l’éducation en langue maternelle

Posté par Rozenn Milin le 22 octobre 2010

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Rozenn Milin, Directrice du programme Sorosoro

Nous y voici donc, le blog Sorosoro démarre en tant que vrai blog, c’est-à-dire espace de discussion, un espace que nous vous invitons à investir, soit en nous proposant des articles, soit tout simplement en apportant vos commentaires à ce que les uns et les autres écriront.

Et pour démarrer, nous lançons un débat sur l’éducation en langue maternelle, qui va se poursuivre avec diverses interventions au fil des semaines. Le sujet est en effet crucial : les pays en développement sont souvent ceux où l’on trouve la plus grande diversité linguistique, et également ceux qui doivent encore améliorer l’alphabétisation de leurs populations. Alors, si vous avez un avis, des exemples, des témoignages, des chiffres, n’hésitez pas à nous les proposer, que vous soyez chercheur ou simple internaute.

Posons donc ici les bases du débat : des études menées à travers le monde par divers organismes montrent qu’alphabétiser un enfant dans sa langue d’origine donne globalement d’excellents résultats, alors qu’imposer d’entrée de jeu la scolarisation en langue nationale ou dans une langue étrangère est une politique menant souvent à l’échec.

La Banque Mondiale elle-même l’affirme dans le Sourcebook for Poverty Reduction Strategies (2001), en reprenant un rapport de l’UNICEF de 1999 : « De nombreuses recherches montrent que les élèves apprennent plus vite à lire et à acquérir de nouvelles connaissances lorsqu’ils ont reçu un premier enseignement dans leur langue maternelle. Ils apprennent également plus rapidement une seconde langue que ceux qui ont d’abord appris à lire dans une langue qui ne leur était pas familière ».

Les linguistes Thomas et Collier (1997), qui ont mené des études à grande échelle sur le sujet, sont encore plus précis : ils ont constaté que les élèves issus de minorités linguistiques qui avaient reçu à l’école primaire l’enseignement le plus poussé dans la langue maternelle avaient aussi les meilleurs résultats… dans la langue nationale lors des tests nationaux standardisés menés dans les lycées.

Ces résultats sont limpides, et l’on pourrait même dire qu’ils sont une simple question de bon sens, même si certains peinent encore à les admettre. Et il est bien dommage que ces données ne soient pas mieux prises en compte car la réussite à l’école conditionne les chances d’amélioration du niveau de vie de millions d’enfants : une alphabétisation réussie est en effet leur meilleur atout pour ne pas être les laissés pour compte de la mondialisation.


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7 commentaires


  1. RAZAFINIMPIASA dit :

    Bravo pour cette initiative.
    Cette semaine,j’ai eu l’occasion d’observer une classe d’alphabétisation à Anatihazo Isotry -Antananarivo Madagascar. Les apprenants sont hétérogènes: 13 à 60 ans. C’est une classe mixte. Tout l’apprentissage est en malagasy. Après 3 séances de cours d’alphabétisation, ils arrivent à lire.
    Hary

  2. mirejo dit :

    Oui, il faut insiter dans toutes les organisations gouvernementales et internationales sur l’importance de l’alphabétisation en langue maternelle. Cela ne fait-il pas partie des Droits de l’Enfant?

    Pour tous ceux dont les droits linguistiques ne sont pas respectés, il y a le site http://www.droits-linguistiques.org. C’est celui de l’Association Universelle d’Espéranto (UEA) qui est une ONG accréditée auprès de l’ONU et de l’UNESCO. Les délégués de l’UEA prennent la parole au Conseil des Droits de l’Homme pour souligner les faits positifs et les faits négatifs relatifs aux questions linguistiques.

  3. Frank dit :

    Je partage les affirmations de cet excellent article. J’ai une nièce de 6 ans qui vient d’arriver chez moi de mon village et qui ne sait parler ni le Swahili la langue vernaculaire ni le français à l’instar des autres petits citadins mai seulement sa langue amternelle, le lunda(Uruund). J’en suis encore à me demander avec mon épouse si je dois l’inscrire à l’école ici en ville ou la retourner au village…S’il y avait une école primaire en Lunda(au degré élémentaire soit dit en passant), j’aurais eu moins de mignaines.

  4. Clotilde Couturier dit :

    Bravo ! C’est l’un des débats les plus importants à mener !
    Je serais pour ma part bien en peine d’y répondre.
    En effet, je suis partagée entre deux réponses :
    la première est que pour bien comprendre ce que l’on lit et écrit, il faut effectivement que cela soit fait dans la langue maternelle.
    la seconde est que pour donner toutes ses chances à un enfant de réussir socialement (emploi !), il faut qu’il maîtrise parfaitement le langage de l’emploi (comme le français, l’anglais…) et que la maîtrise de sa langue maternelle est secondaire pour son avenir….
    Néanmoins je soutiens que la langue maternelle ne doit absolument pas être perdue dans le processus éducatif car elle est indispensable à l’identité de l’enfant et à la conservation de cette langue maternelle. Comme Sorosoro le sait bien, chaque langue est unique et porte des concepts différents, propres à la population qui parle cette langue. Perdre une langue, c’est perdre un mode de vie, une culture, une histoire, une conception de l’univers, une vision différente sur notre environnement… Perdre une seule langue est donc est une perte inestimable pour l’ensemble de l’humanité; qui s’enrichit dans la confrontation des points de vue et dans la combinaison de manières différentes de penser; et qui se fourvoierait dans une vision à sens unique.

    Mais l’éducation faite uniquement dans la langue de l’emploi (comme c’est généralement le cas actuellement) favorise la disparition des langues. Et c’est un grave problème. Je ne pense pas qu’il faille laisser ce modèle « assimiler » les différentes communautés.

    Il me semble que l’idéal serait une éducation jusqu’au cycle élémentaire dans la langue maternelle, avec une journée par semaine entièrement consacrée à la langue des futurs emplois, puis un cours moyen qui partagerait la semaine de manière égale entre les deux langues (par exemple matins / après-midis) puis à partir de la 6ème (ou équivalent) une éducation faite dans la langue de l’emploi sauf une journée par semaine où les jeunes seraient regroupés pour des cours dans leur langue maternelle. Je pense qu’il est indispensable que les jeunes aient un moment où ils puissent s’exprimer dans leur langue dans l’enceinte du collège, auprès des enseignants et responsables de l’institution, pour ne pas vivre la scolarité dans la langue vernaculaire comme un rejet de leur identité.

    Malheureusement, plusieurs générations viennent de passer et pour la « mise à niveau » de ceux-là, on ne peut qu’espérer des actions de soutien à l’alphabétisation locales, comme toujours conçues et organisées par des associations de personnes bénévoles qui vont offrir leur temps et leur savoir pour pallier aux manques induits par les systèmes gouvernementaux actuels.

    Par ailleurs, de manière générale, c’est aussi à la maison que le travail scolaire doit être suivi, que ce soit pour le maintien de la langue maternelle ou la maîtrise d’une langue « vernaculaire ». Parfois les parents n’accompagnent pas assez leur enfant, soit qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes l’autre langue demandée (!!), soit qu’ils ne veuillent pas fournir cet effort pour des raisons diverses (choix politiques, manque de temps…), soit qu’ils ignorent que la quantité horaire d’enseignement en classe est insuffisante pour l’intégration de toutes les connaissances inscrites aux programmes.

    @Frank :

    Je trouve cela terrible de penser que votre nièce ne possède aucune clef pour la compréhension au moins du Swahili et qu’il va falloir qu’elle apprenne tout cela avant de pouvoir reprendre son cycle scolaire « normal ». elle va perdre au moins une année dans sa scolarité alors que si l’apprentissage de la langue vernaculaire avait été fait au départ, elle ne rencontrerait pas ce problème.
    Je vous conseille soit de la renvoyer au village pour une année où en dehors de ses cours, elle apprendra le swahili pour le maîtriser totalement, ne perdant ainsi pas d’année sur sa scolarité, soit de sacrifier une année scolaire en l’inscrivant à un cours de Swahili quotidien (ou de français) et de répéter avec elle les bases acquises l’année précédente scolairement parlant (mathématiques, géographie, etcetera) pour qu’elle ne perde pas ses connaissances dans l’année.
    En tous cas, bon courage !

    • Rozenn dit :

      Merci Clotilde pour cette contribution détaillée.
      Une précision: bien entendu nous ne revendiquons pas la langue locale comme seule langue de communication car il va de soi que cela restreindrait les capacités des locuteurs à trouver leur place dan,s la société actuelle. Mais nous revendiquons le multilinguisme !
      Nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet également intéressant dans un futur blog.
      Car il faut être occidental, issu d’une société monolingue pour penser que le monolinguisme est la norme. Et, oui, dans les systèmes scolaires pratiquant l’usage de la langue maternelle, il est clair que les enfants sont éduqués d’abord dans leur langue d’origine mais qu’ils passent ensuite à la langue nationale et à une langue internationale. Et cette technique a prouvé son efficacité!

  5. Le plurilinguisme dans les pays en voie de développement a toujours été vu comme une grande richesse jusque là, pour ma part je suis d’ailleurs presqu’entiérement d’accord. Presqu’entièrement? Je m’explique. Etant moi-même plurilingue, et ayant fait la connaissance d’autres bilingues ou plurilingues, j’ai constaté, en accord avec les autres également, le même problème: le fait de savoir parler et même employer plusieures langues, mais n’être fort dans aucune de ces langues. J’entends par fort le fait d’être à haut ou même trés haut niveau dans sa langue maternelle.Mais la langue maternelle est justement le problème qui se pose. Etant né de parents venant de deux continents différents, ayant grandi dans un pays ayant deux langues nationales (comme l’Australie d’ailleurs), et ayant développé encore d’autres langues, que ce soit par la télé ou à l’école, je suis devenu plutôt doué en langues. Trés, même. Mais voilà, alors que je prétends régulièrement avoir 3 langues maternelles (et tout le monde s’en étonne à chaque fois), j’ai régulièrement des problèmes à appliquer l’une de ces langues au niveau demandé dans la vie professionnelle, des petits soucis à l’oral dans une autre de ces langues, et l’incapacité de choisir quelle est ma vraie langue maternelle. Comme vous avez pu le remarquer, je pense, mon Français est plutôt décent (enfin j’espère bien), pourtant ni mon père ni ma mère vient de France, et je n’ai jamais vécu en France. Que faire alors? Etre à 80 ou 90% doué dans une langue c’est bien, mais face à quelqu’un qui maitrise sa seule langue maternelle (je ne compte pas les langues dites « vivantes » ici) à 100%, je suis considéré comme carrément faible, ou pas à la hauteur. Quelle est la solution alors? Grandir en monolingue? Interdire le plurilinguisme? Faire une thérapie de langue? ;-) Bref c’est super mais pas évident non plus comme « atout ». Faut juste savoir vivre avec, et en faire le bon emploi. Voilà.

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