Du monolinguisme populaire traditionnel au monolinguisme de langue d’Etat : un obstacle au plurilinguisme

Posté par Denis Costaouec le 25 février 2011

Denis Costaouec est maître de conférences HDR en linguistique et phonétique générales à l’université Paris Descartes et membre du laboratoire SeDyl (CNRS, Inalco, IRD). Il travaille actuellement au Mexique dans le seul village où se parle l’ixcatèque, une langue de la famille otomangue gravement menacée de disparition.



Dans mes activités de linguiste de terrain (Paraguay, Bretagne, Mexique), j’ai souvent été confronté à des situations où des populations étaient passées d’un monolinguisme traditionnel (dans telle variété de guarani, en breton ou dans une langue de la famille otomangue) à un monolinguisme dans la langue de l’État (espagnol ou français), via une période assez brève (2 ou 3 générations) de bilinguisme subi et problématique.

Il s’agit de cas assez courants pour qu’on s’y arrête, et je défends donc ici la thèse selon laquelle il existe dans le monde de nombreuses situations de monolinguisme populaire ancestral qui semblent souvent favoriser l’abandon de la langue première en cas de bilinguisme imposé. Ce processus conduit en général à un nouveau monolinguisme dans la langue dominante.

Nous devons tout d’abord considérer le monolinguisme durable comme la réalité quotidienne des masses populaires dans certaines régions du monde.

Certaines situations locales décrites comme bilingues ou plurilingues masquent en fait un monolinguisme dominant : c’était le cas par exemple dans l’Empire ottoman où coexistaient de nombreux groupes linguistiques, se partageant le même espace, parfois les mêmes villages, dans une organisation sociale essentiellement fondée sur les distinctions religieuses, sans volonté d’unification linguistique.

Pour autant, un tel contexte favorable au plurilinguisme a accouché d’une grande diversité de situations : à côté des marchands et des notables maîtrisant plusieurs langues dont le turc, les paysans pauvres – et les femmes notamment –, vivent dans une situation de monolinguisme local dont témoignent différentes chroniques, et même des études récentes.

Dans de telles situations, seuls quelques individus se trouvent engagés dans des relations sociales qui imposent un contact avec la langue du pouvoir ou avec d’autres langues. Le résultat le plus courant est que la majorité de la population est monolingue : quand rien dans la vie quotidienne ne nécessite de contacts avec des populations de langue différente, le monolinguisme est la réponse adéquate et suffisante aux besoins sociaux de communication.

Il nous faut dès lors prendre la mesure de ce monolinguisme durable dans la vision du monde qu’il développe, dans le sentiment d’unicité langue-monde qu’il induit. On peut comprendre l’ébranlement, le traumatisme probablement, que constitue l’irruption d’une autre langue dans cette construction complexe.

Dans ces situations, l’imposition d’une deuxième langue, souvent celle du pouvoir d’État ou de l’envahisseur, crée une situation conflictuelle, perturbante. La langue première est dévalorisée aux yeux de ceux qui la parlaient, l’apprentissage de la langue 2 se fait de manière très inégale, sa maîtrise reste longtemps insuffisante, ce qui est socialement stigmatisé. Un tel bilinguisme imposé est alors ressenti comme perturbant et néfaste.

Le résultat régulièrement observé de l’inégalité de statut entre les deux langues, qui reflète une inégalité de statuts politiques et économiques entre fractions de la population, est l’abandon de la langue première au profit d’un nouveau monolinguisme, dans la langue dominante cette fois.

La politique de bien des États-nations n’a alors fait que renforcer cette tendance au monolinguisme populaire en imposant un monolinguisme dans la langue officielle appelée à se substituer aux langues autochtones dans tous les aspects de la vie sociale. La réussite du monolinguisme d’État se fonde donc aussi sur les traditions de monolinguisme local.

On peut tirer de ces réflexions les conclusions suivantes si l’on veut mettre en place des politiques de promotion du plurilinguisme qui visent les peuples et pas seulement les classes dirigeantes et les catégories sociales influentes : toute promotion du plurilinguisme doit prendre en compte les situations décrites, et leur logique propre, que l’on peut résumer dans cette réalité sociolinguistique majeure : la pratique des langues dépend du besoin social qu’on en a.

On ne peut donc pas seulement compter sur un discours qui valorise le plurilinguisme « en soi », y compris par des arguments démocratiques (refus des inégalités liées à la maîtrise d’une seule langue, défense de la diversité culturelle, surcroît d’autonomie, mobilité facilitée tant au plan social que géographique, etc.). La promotion du plurilinguisme en direction des couches populaires ne peut pas se satisfaire de l’argumentaire destiné aux couches directement engagées dans les échanges internationaux, la construction européenne, la mondialisation des échanges. Elle ne peut pas se limiter à la promotion de certaines langues d’État (français, allemand, espagnol…) contre l’omniprésence de l’anglais.

Pour être comprise et acceptée, la promotion du plurilinguisme doit intégrer la promotion des « autres » langues : les langues de l’immigration comme les langues régionales.


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Quand les langues dominantes menacent le plurilinguisme en Océanie

Posté par Claire Moyse-Faurie le 18 février 2011

Claire Moyse-Faurie nous a décrit la semaine dernière un continent océanien champion du plurilinguisme avec ses 2000 langues (1/3 des langues du monde) pour seulement 250 millions de personnes (moins de 4% de la population mondiale). Elle a aussi détaillé la façon dont ce plurilinguisme se pratiquait de façon naturelle, non hiérarchisée, jusqu’à l’époque de la colonisation. Aujourd’hui elle poursuit en décryptant les mécanismes qui ont imposé progressivement des langues dominantes au détriment de la multiplicité des langues locales.

4e festival des arts mélanésiens

BY Fabvirge (cc) - 4e festival des arts mélanésiens

La situation plurilingue précoloniale qui prévalait en Océanie fut progressivement malmenée par des politiques instaurant un enseignement uniquement monolingue et pénalisant la pratique des langues vernaculaires dans tout l’espace politique, administratif et scolaire.

En Nouvelle-Calédonie en particulier, l’administration coloniale française, avec ses traditions centralisatrices, a essayé par tous les moyens de réduire cette prolifération linguistique qui lui paraissait un handicap, voire un danger, pour la bonne administration de la population autochtone. Ainsi, l’usage des langues vernaculaires fut interdit, par décret du gouverneur Guillain, en 1863, donc dix ans seulement après l’annexion. Les langues vernaculaires furent interdites jusque dans les cours de récréation des écoles. Et l’usage écrit des langues kanak en dehors du domaine religieux fut sévèrement réprimé jusqu’en 1970.

Parallèlement à la colonisation politique, l’évangélisation a contribué à fragiliser l’équilibre existant entre ces différentes langues, qui étaient jusqu’alors sur un plan d’égalité, quel que soit le nombre de leurs locuteurs. Certaines d’entre elles ont en effet été favorisées au détriment des autres, établissant ainsi une hiérarchie entre langues reconnues et prises en compte dans la traduction d’écrits religieux, d’une part, et langues totalement ignorées, et infériorisées de fait, d’autre part.

La multiplicité des langues dans cette partie du monde a donc finalement précipité leur déclin : soudainement érigées en rivales, elles ont été forcées de s’adapter, de s’intégrer à la vie moderne et de s’imposer vis-à-vis des autres, ou, à l’inverse, de se cantonner dans des emplois de plus en plus restreints, frôlant alors l’extinction. Une unité linguistique de pays ou de territoire aurait peut-être rendu les langues vernaculaires plus fortes face au contact brutal avec les langues européennes lors de la colonisation et de l’évangélisation.

Plus récemment, à la suite des migrations vers les villes, de multiples situations de plurilinguisme ont vu le jour en milieu urbain. Mais il s’agit là d’un plurilinguisme non maîtrisé, imposé en dehors de tout échange coutumier, dans un contexte économique de concurrence et d’individualisme. Ces langues déplacées sont alors fragilisées, coupées de leur milieu traditionnel, parlées par un tout petit nombre de locuteurs et totalement marginalisées.

Enfin, si les pratiques plurilingues étaient autrefois systématiques, elles sont souvent perçues aujourd’hui comme un handicap, y compris par les locuteurs eux-mêmes, lorsqu’elles ne concernent que des langues vernaculaires sans traditions écrites, exclues du monde scolaire, sans « valeur internationale ».

Actuellement, les langues d’Océanie les plus en danger se situent dans les pays où un plurilinguisme vernaculaire équilibré était la règle. En Nouvelle-Calédonie, par exemple, le respect mutuel a cédé la place à la concurrence entre les langues reconnues par l’administration, les instances religieuses ou l’enseignement, au détriment des autres langues qui doivent pour survivre affronter à la fois la langue coloniale et les langues vernaculaires qui bénéficient d’une reconnaissance effective en étant prises en compte dans les diverses institutions.

Restaurer la situation précoloniale est illusoire. Le rétablissement d’un plurilinguisme équilibré prenant en compte l’ensemble des langues vernaculaires nécessiterait une politique volontariste pour protéger et valoriser les langues les plus en danger, en préservant non seulement leurs mots et leurs grammaires dans des archives ou des ouvrages, mais en leur faisant une place à part entière dans la vie quotidienne, les médias et l’enseignement, confortant ainsi les parents dans leur tâche de transmission intergénérationnelle.




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Le continent océanien, champion du plurilinguisme ?

Posté par Claire Moyse-Faurie le 11 février 2011

Claire Moyse-Faurie est directrice de recherche au laboratoire Langues et Civilisations à Tradition Orale (LACITO) du CNRS, et membre du conseil scientifique de Sorosoro.

BY Sekundo (cc) - Délégation de la Nouvelle-Calédonie, 4e festival des arts mélanésiens

Près d’un tiers des langues du monde sont parlées en Océanie, soit près de 2000 langues pour environ 250 millions de personnes, vivant pour la plupart dispersées en petits groupes insulaires, dans trente-sept pays ou territoires différents, sur une superficie couvrant environ ¼ de la planète…

De fait, c’est en Océanie, et plus particulièrement en Mélanésie, que l’on rencontre les densités linguistiques parmi les plus fortes du monde, le record mondial étant détenu par le Vanuatu, avec plus de cent langues pour environ 200 000 habitants.

Alors qu’en Polynésie et en Micronésie, il n’existe généralement qu’une langue pour chaque île, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, l’Irian Jaya, les îles Salomon, le Vanuatu et la Nouvelle-Calédonie – pays indépendants ou territoires sous tutelle – ont en commun le fait de posséder une multiplicité de langues, mélanésiennes pour les îles Salomon, le Vanuatu et la Nouvelle-Calédonie, mélanésiennes et papoues pour la Nouvelle-Guinée.

Comment peut-on expliquer ce nombre élevé de langues dans ces terres océaniennes ?

Les raisons sont diverses. Certaines sont d’ordre général et tiennent à la nature même du langage. Le fractionnement est une tendance générale : avec le temps, chaque parler tend insensiblement à diverger de plus en plus des autres jusqu’à constituer de véritables langues distinctes. Plus la langue d’origine est ancienne, plus les langues sont différenciées. La diversification constatée témoigne ainsi de l’ancienneté du peuplement (-35 000 ans en Nouvelle-Guinée).

D’autres raisons à cette diversification relèvent de facteurs psycholinguistiques ou sociolinguistiques.

Les sociétés mélanésiennes sont de type segmentaire, fragmentée en de multiples chefferies, ayant leur organisation politique particulière. Ces chefferies ont des contacts entre elles mais elles sont aussi surtout soucieuses d’affirmer leurs différences. Chaque groupe a sa langue qui constitue une part essentielle de son individualité.

Avant de subir des politiques linguistiques centralisatrices, liées à la colonisation, les peuples océaniens pratiquaient un plurilinguisme équilibré, sans langue dominante ni, le plus souvent, de pôle social prédominant. Chaque langue était respectée, comme faisant partie de l’identité du clan ou de la communauté, et un bi- ou trilinguisme, largement établi par des pratiques sociales, permettait l’intercommunication. On n’avait aucune raison de chercher à imiter le voisin mais on tendait plutôt à accentuer les différences pour s’en démarquer. Jusqu’à une date récente, on avait ainsi affaire à ce que le linguiste A.-G. Haudricourt a appelé un plurilinguisme égalitaire puisque aucune langue n’était plus prestigieuse qu’une autre.

Un exemple : la Nouvelle-Calédonie

La cause de la différenciation des langues kanak n’est pas l’isolement supposé de chaque vallée. Au contraire, les textes de tradition orale mettent en évidence que les échanges entre groupes ont toujours été intenses ; il y a toujours eu des jeux politiques d’alliance, des intermariages, des ruptures aussi avec un groupe qui se scinde et une partie du groupe qui part s’établir ailleurs à la suite d’un conflit et dont la langue, commune au départ, va évoluer séparément. Les femmes mariées à l’extérieur de leur groupe qui vont vivre dans la famille de l’époux (la résidence étant virilocale) favorisent aussi le développement du plurilinguisme car elles continuent souvent à parler leur langue maternelle avec leurs enfants.

Ainsi, c’est plutôt ce brassage linguistique qui explique l’accélération du processus de diversification des langues mélanésiennes au cours de leur histoire.

Enfin, l’absence de norme bien établie pour la plupart d’entre elles, et un nombre relativement peu élevé de locuteurs, explique sans doute aussi en partie la rapidité du changement constaté.

>La semaine prochaine, retrouvez la suite de cet article. Claire Moyse-Faurie exposera les voies par lesquelles des langues dominantes se sont progressivement imposées en Océanie au détriment du plurilinguisme.


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Le plurilinguisme en Afrique : et à l’écrit ?

Posté par Aïssatou Mbodj le 6 février 2011

Aïssatou Mbodj est post-doctorante au Zentrum Moderner Orient (Berlin) et membre associée au Centre d’Etudes Africaines (EHESS).

BY Bruno Ben Moubamba (CC)

Que les sociétés africaines contemporaines soient plurilingues, même si les politiques linguistiques n’en tiennent pas toujours compte, c’est aujourd’hui un fait acquis. Ce constat établi pour l’oral vaut-il pour l’écrit ?


Les principales langues écrites, en Afrique, sont les langues officielles, à savoir les anciennes langues coloniales, ainsi que l’arabe, langue de culture et de religion dans de vastes pans d’Afrique de l’Ouest et de l’Est.


Il est à noter que certains pays ou régions font exception avec la présence de langues africaines à la fois courantes à l’oral et anciennement écrites : les langues éthiopiennes et le swahili en Afrique orientale.


Mais hormis ces cas, la disjonction entre les langues de l’oral et de l’écrit reste la situation la plus fréquente : en Afrique subsaharienne, il existe en effet un grand nombre de langues orales, mais peu d’entre elles sont écrites.


Si l’on prend le cas des pays francophones où le français est la seule langue officielle, on constate que les langues africaines, reconnues comme « langues nationales », se portent très bien à l’oral : on peut citer notamment les langues véhiculaires qui se développent à l’échelle d’un pays, comme le wolof au Sénégal ou le bambara au Mali.


Mais ces langues peinent à acquérir le statut de langue écrite. Certes, depuis les années 1960, des efforts ont été consentis pour les outiller, avec l’adoption d’une orthographe officielle et le développement d’un vocabulaire grammatical. Cependant, leurs usages à l’écrit restent confinés à des domaines ou des espaces sociaux limités, telle que l’alphabétisation pour adultes en milieu rural.


Cela étant, dans certains endroits, un effort est fait également pour développer l’école bilingue : c’est le cas au Mali où après des décennies d’expérimentation du bilinguisme scolaire celui-ci est aujourd’hui en phase de généralisation. Reste à s’assurer que ce volontarisme va se maintenir dans la durée, et à observer si cette scolarisation bilingue  suffira à faire entrer ces langues dans les usages écrits quotidiens.


A l’échelle du continent, il faut se garder de toute généralisation, car les langues africaines ont des rapports à l’écrit très divers. Pour certaines langues, le passage à l’écrit et à l’imprimé remonte à la période coloniale ou missionnaire et elles ont vu naître des littératures, comme le yoruba au Nigeria ou le kinyarwanda au Rwanda. A l’opposé, il existe beaucoup de langues uniquement orales et non encore décrites. Certaines autres ont été codifiées mais leur forme écrite n’est pas utilisée par les locuteurs eux-mêmes.


Reste enfin à éclaircir la question du choix de la graphie : l’orthographe latine à laquelle ont recours beaucoup de langues n’est pas la seule, et certaines traditions d’écriture en langue africaines passent par d’autres graphies. L’ajami, qui consiste à utiliser l’écriture arabe pour une langue autre que l’arabe, est une pratique courante par exemple pour le haoussa (parlé au Nigeria au Niger et dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest). Dans d’autres endroits, on constate l’usage, parfois d’une grande vitalité à l’échelle d’une région, d’une graphie originale comme l’écriture N’ko pour les langues mandingues en Guinée et au Mali.


Si les langues africaines restent globalement peu développées à l’écrit, le potentiel pour renforcer leur usage est là : l’époque contemporaine a en effet vu naître de nouvelles pratiques écrites, souvent éloignées des formes livresques auxquelles est généralement associée l’idée d’écriture.


Ainsi les murs et les enseignes des villes africaines portent des inscriptions qui témoignent d’un mélange de formes, de langues et de graphies allant bien au-delà des usages autorisés de la langue officielle.


On peut citer aussi l’usage de langues jusqu’ici peu écrites dans le cadre des nouvelles technologies de l’information et de la communication, en particulier pour les SMS, les mails et les forums.  Ces nouveaux usages remettent en cause les partages entre langues orales et écrites et laissent présager un bel avenir à certaines langues africaines, à l’écrit tout comme à l’oral.

>La semaine prochaine, la linguiste Claire Moyse nous expliquera les raisons de l’immense diversité linguistique en Océanie.


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Le plurilinguisme au Sénégal

Posté par Caroline Juillard le 1 février 2011

Par Caroline Juillard, professeur émérite, Université Paris Descartes

© Muriel Lutz – tournage de Sorosoro au Sénégal

Comme dans beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne, la pratique du plurilinguisme est quotidienne au Sénégal ; elle résulte du contact entre une langue officielle (le français), une langue véhiculaire parlée par plus de 90% de la population (le wolof), quatorze langues nationales (et donc étudiées et codifiées) et une dizaine d’autres langues de plus petite diffusion, qui font la richesse de ce patrimoine linguistique. Cette situation contemporaine est le fruit d’une histoire ancienne.

Le Sénégal est le premier pays d’Afrique où l’usage du français est mis en contact, dès la fin du XVIIème siècle, avec des langues africaines, principalement le wolof. Ces contacts prennent place au cours de la période fondatrice des relations entre des commerçants et marins français d’une part et des Africains d’autre part, dans ce qui deviendra la première capitale du pays, Saint-Louis du Sénégal.


Les deux langues communes au Sénégal sont donc aujourd’hui le wolof et le français, cette dernière étant la seule à avoir le statut de langue officielle : l’écrit reste l’apanage du français, en particulier dans l’enseignement secondaire et universitaire, mais aussi dans les medias, l’administration et le monde des affaires.


Le wolof, quant à lui, est associé à une identité sénégalaise, du fait de sa large véhicularité et d’une transmission qui dépasse son cadre ethnique. Mais malgré cette large diffusion, il a le même statut que les autres langues dites nationales, d’un poids démographique pourtant bien inférieur.


Il est intéressant de noter, par ailleurs, qu’au fil du temps, le français et le wolof ont rempli des fonctions complémentaires pour les élites urbaines : du contact de ces deux langues est en effet née une forme de langue amalgamée qui se manifeste principalement par des emprunts au français et des alternances de phrases construites, pour les unes, sur la base structurelle du wolof, et pour les autres sur la base structurelle du français. La proportion et la forme des traits de français et des traits de wolof sont variables selon les personnes et sont socialement significatives. Ce code mixte est actuellement d’un usage généralisé au sein de l’élite dakaroise et est repris par une grande partie de la communauté citadine, y compris par les personnes non ou faiblement scolarisées.


En ce qui concerne les langues ayant statut de langue nationale, on en dénombre actuellement quatorze. Outre le wolof, les cinq principales langues ayant reçu ce statut dès l’époque du président Senghor sont le pulaar (langue parlée, comme langue première ou seconde, par environ 25 % de locuteurs dans le pays), le sereer (parlé par environ 18 % de locuteurs), le joola (parlé par environ 7 % des locuteurs), le mandinka (environ 5 % des locuteurs) et le soninké (très faible poids démographique). Ces langues font toutes partie du groupe de langues dites Niger Congo (groupe mandé et groupe ouest-atlantique) et certaines d’entre elles ont été introduites ces dernières années comme mediums de la lecture/écriture dans l’enseignement primaire.


Il existe d’autres petites langues et de nombreux dialectes en cours de description, dont l’usage se maintient encore. Toutes ses langues peuvent faire l’objet de choix séparés dans la communication, et être emblématiques d’appartenances de groupe, ethniques, régionales ou villageoises.


Par ailleurs, certaines langues parlées dans les pays voisins sont également en usage sur le territoire, comme le créole portugais (Guinée Bissau), l’arabe hassanya (Mauritanie), ou encore le bambara (Mali).


Pour dresser un tableau complet de la pratique du plurilinguisme au Sénégal, il faut enfin mentionner la capacité des usagers à enrichir leur répertoire linguistique au cours de leur vie et de leurs pérégrinations. Les Sénégalais sont au minimum bilingues, et parfois largement plurilingues, en particulier dans le Sud du pays, en Casamance. Ce plurilinguisme s’observe dans les conversations quotidiennes : en fonction de stratégies identitaires ou stylistiques, les locuteurs recourent à une langue ou à une autre, ou encore à des mélanges de langues et très largement aux emprunts au français et au wolof.


Le plurilinguisme sénégalais se caractérise donc par un répertoire linguistique riche et encore utilisé, surtout en zone rurale, la présence d’une langue commune au plan national et une certaine patrimonialisation du français, via les emprunts et le code mixte.


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