Les Samis : un peuple exemplaire dans sa capacité à allier mode de vie traditionnel et modernité

Posté par Marie Roué le 15 décembre 2011

Par Marie Roué, ethnologue, directrice de recherches au CNRS / Museum d’histoire naturelle. Spécialiste des peuples arctiques, elle connait et étudie les Samis depuis 1969.


Marie Roué en costume sami traditionnelLes Samis vivent dans un territoire qu’ils appellent Sapmi (Laponie) et qui s’étend sur 4 pays : la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie. Malgré les frontières et les législations différentes dans chaque pays, les Samis gardent une unité très forte tant linguistique que culturelle.

Les origines

Les premières traces de vie trouvées par les archéologues dans cette région sont celles des ancêtres des Samis : ce sont les traces d’un campement près de la mer sur l’île de Sørøya en Norvège, daté entre 11 000 et 8 000 ans avant JC.

On trouve ensuite des preuves archéologiques montrant que des groupes de chasseurs pêcheurs samis s’aventurent dans l’intérieur des terres en Laponie suédoise : ils y chassent déjà le renne sauvage et l’élan. Le climat était alors bien plus chaud qu’aujourd’hui, avec des hivers plus doux, et des étés plus mouillés.

A partir du XVIIe siècle, la colonisation et la christianisation prennent de l’ampleur : on tente en employant la méthode forte de convaincre les Samis d’abandonner leur religion traditionnelle, le chamanisme. On va même parfois jusqu’à brûler les chamans avec leurs tambours. Une partie des croyances des ancêtres est pourtant encore vivante aujourd’hui, même si elles sont difficiles à repérer parce qu’elles se sont mélangées à d’autres religions et cultures.

Combien sont-ils aujourd’hui ?

La population samie est difficile à évaluer car dans chaque pays les critères sont différents. Peut être déclaré sami celui qui se déclare lui-même comme tel, ou celui qui parle la langue samie, ou dont au moins le père, la mère ou les grands-parents parlent sami.

On peut ainsi estimer qu’il y aurait environ 70 000 Samis, dont 2 000 vivraient en Russie, 6 000 en Finlande, 40 000 en Norvège et 20 000 en Suède.

Un peuple d’éleveurs de rennes : mythe ou réalité ?

A l’origine, les Samis étaient des chasseurs pêcheurs cueilleurs. Ce n’est qu’au XVIIe siècle qu’ils sont passés à l’élevage, en grande partie à cause de la colonisation scandinave qui a diminué la population d’animaux sauvages.

Aujourd’hui, les éleveurs de rennes sont une minorité : en Suède par exemple, ils sont 2000 à en vivre, c’est-à-dire environ 10% des Samis.

Pour le reste, beaucoup d’entre eux ont émigré vers les grandes villes du sud pour pratiquer des métiers plus « classiques », et d’autres ont repris leur activité de pêcheurs traditionnels, malgré la forte concurrence de la pêche industrielle.

Car les difficultés sont nombreuses pour les éleveurs. L’exploitation de la richesse minière de leur territoire et le développement de l’industrie forestière menacent les pâturages de lichen dont dépendent les rennes pendant neuf mois de l’année.

Rennes
Des avancées politiques

Les Samis continuent à défendre leurs droits politiques et territoriaux, qui sont progressivement reconnus.

Ils ont déjà un parlement en Suède et en Norvège. En Suède, ce parlement n’avait à l’origine que très peu de droits : il devait restreindre son action au domaine de la culture et ne pouvait intervenir sur les questions économiques. L’élevage du renne relevait du ministère de l’agriculture, donc de l’Etat suédois.

Aujourd’hui, le parlement sami a de plus en plus un rôle socio-économique : il s’occupe en particulier de l’élevage et des relations avec le gouvernement quand survient une année critique qui nécessite une aide de l’Etat.

Des questions importantes comme celle des animaux de proie sont également de son ressort : le loup, l’aigle, le lynx, le glouton etc. sont autant d’espèces protégées, qui se nourrissent des rennes. La question se pose ici de savoir si le pays des Samis peut servir de garde-manger à toute la vie sauvage que la Suède et le monde en général veulent préserver, sachant que cela se fait au détriment des éleveurs de rennes.

Un peuple très attaché à son mode de vie et à sa culture

L’attachement des Samis à leur culture est vraiment remarquable. Ils ont une relation à ce paysage, à ce pays, à ce mode de vie qu’ils perpétuent, malgré les difficultés matérielles et économiques. Ils savent que s’ils abandonnent, leur lignée s’arrêtera et leurs enfants ou petits-enfants ne pourront plus reprendre l’élevage. Ils continuent  donc pour eux-mêmes, mais aussi pour transmettre.

Et ils ne manquent pas d’humour pour commenter la complexité de leur situation. Un de mes amis des montagnes suédoises me disait en riant : « Comme il n’y a plus grand-chose à faire cet été, je vais partir en vacances travailler comme cantonnier en Norvège parce qu’on y gagne plus d’argent qu’en Suède, et avec cet argent, je pourrai continuer l’élevage à la rentrée ».

Ils ont confiance en leur capacité d’adaptation, même aux changements climatiques, mais ils s’interrogent : « Le nomadisme a toujours été notre mode de vie : s’il n’y a plus de ressources ici, on va là. Mais quand il y aura un aéroport à tel endroit, une ville à tel autre, des forêts protégées à tel autre, comment va-t-on continuer ? »

Les Samis sont aujourd’hui au carrefour de questions majeures de notre époque : comment rester traditionnel tout en étant moderne, comment être soi-même sans se folkloriser ? Ils développent des stratégies pour répondre à toutes ces questions, et on peut dire qu’ils sont assez exemplaires dans leur courage à relever tous ces défis de la modernité.

Voir la fiche Sorosoro sur les langues sames.


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Le Jadu Kolija, au cœur de la culture et de la langue kokborok

Posté par Joseph Pulinthanath le 7 décembre 2011

Par le père salésien Joseph Pulinthanath, réalisateur du film Yarwng (Racines) tourné en langue kokborok, dans l’État du Tripura, au Nord-Est.


Tripura-Kokborok

La langue kokborok, tout comme ses locuteurs, semble dangereusement restée en suspens dans un tournant de l’histoire. Nombreuses sont les traces de résurgences et de décadences qui s’éparpillent d’un bout à l’autre de cette terre sacrée de rois et de royaumes d’antan.

Prise au milieu, entre deux mondes (l’un mort, et l’autre peinant à naître), se trouve une langue tourmentée mais bien vivante : le kokborok, langue maternelle du peuple borok de l’État de Tripura, dans le nord-est de l’Inde.

Les vicissitudes de l’histoire ont relégué cette langue et ses locuteurs aux marges de la société, bien qu’elle soit encore pratiquée par plus de 800 000 personnes. Les efforts de renouvellement menés aujourd’hui sur la tribu et sa langue sont marqués par des politiques confuses et par un certain manque d’enthousiasme.

Le renouveau du kokborok…

Le récent travail de revitalisation opéré sur la langue kokborok est phénoménal. À vrai dire, le simple rythme auquel le kokborok a su se réinventer au cours des 20 dernières années est fascinant.

Le kokborok était encore parlé à voix basse à Agartala il y a peu de temps. Empêtré dans divers facteurs socio-politiques, le kokborok est devenu absurdement assimilé au manque d’éducation, de prestige et de bonnes manières.

Mais le temps a passé. Le scénario a bien changé aujourd’hui. Les chuchotements en cachette du passé laissent maintenant place aux déclarations confiantes. Aujourd’hui il n’est pas rare d’entendre parler kokborok dans les lieux publics et les manifestations, y compris dans les villes de Tripura. La confiance et l’aisance grandissantes avec lesquelles la langue est parlée transparaissent dans toute la sphère publique. Les festivals kokborok, les chansons, les films, les pièces de théâtre, les ateliers, les sites Internet, les séminaires et diverses activités autour du kokborok pullulent dans l’État de Tripura. L’État soutient même une Journée du Kokborok célébrée chaque année. Que la langue kokborok n’y soit elle-même que rarement présente est un autre problème, en effet, et l’événement annuel commence vite à ressembler à une cérémonie de commémoration du kokborok.

…mais le déclin du Jadu Kolija

Ces efforts louables et les fruits qu’ils ont donnés ne devraient pas empêcher mais encourager la communauté à se tourner sérieusement vers l’art ancestral du kokborok : le Jadu Kolija. Jadu Kolija signifie littéralement “le cœur du bien aimé », ou « du cœur du bien-aimé ». Il s’agit non seulement de chansons d’amour, mais de toutes sortes de chants traditionnels.

De nos jours le Jadu Kolija est aussi peu entendu qu’il est pratiqué. Il est dommage que les locuteurs natifs soient passés à côté d’une telle source de richesse dans leur poursuite d’un meilleur des mondes. Cela suggère que les efforts, déjà trop rares, menés dans le sens d’une renaissance du kokborok, ne négligent pas un engagement réel vis-à-vis des « sources vitales” de la culture borok, comme le Jadu Kolija, si l’objectif est bien d’avoir un effet durable sur la communauté. Contourner ces “sources”, avec le temps, rendront futiles ou du moins superficielles des tentatives déjà peu convaincantes.

J’ai toujours eu le sentiment que c’est à travers cet art traditionnel que l’extraordinaire richesse de la langue kokborok prend tout son sens. Le sens profond de ces textes saisissants et leurs mélodies lancinantes conservent tout leur pouvoir d’enchantement. Phénomène rarement compris par les locuteurs non-kokborok, cette tradition musicale énigmatique a eu une influence considérable sur l’ensemble de la communauté et des cycles de vie individuels. Le Jadu Kolija englobait tous les moments et les événements importants du cycle de vie. C’était à la fois le théâtre, la musique et l’éthique.

Pourtant : pas de progrès sans Jadu Kolija

L’idée que la langue kokborok puisse être en danger me terrifie. Mes oreilles ont passé ces 17 dernières années à se nourrir du kokborok et de ses sons énigmatiques. Chaque année qui passe, mes oreilles me disent que le meilleur du kokborok est encore devant nous.

Le Jadu Kolija est un irrésistible mélange de rationnel et d’émotionnel ; c’est à la fois l’esprit et le cœur. L’imaginaire prodigieux et les métaphores résonnantes du Jadu Kolija ont la capacité d’élever non seulement une langue, mais aussi tout un peuple. Les textes du Jadu Kolija et leur sens, leurs atmosphères et leurs allusions intraduisibles pourraient rester le souffle qui donne vie à la culture kokborok. Il a la capacité de garantir que la communauté locutrice garde ses racines dans la terre tout en ayant les yeux fixés sur les étoiles. Tenter de revitaliser le kokborok sans accorder la moindre attention au Jadu Kolija a quelque chose de vaguement absurde.

Afin d’assurer l’avenir de la culture et de la langue kokborok, nous devons trouver le moyen de faire revivre le Jadu Kolija au sein de la communauté. Un peuple leurré par les ambitions tacites d’intérêts particuliers pendant des décennies devrait facilement se rendre compte que la passion doit finir par remplacer les gadgets intellectuels. En attendant que ses locuteurs soient enfin pris de cette passion pour un éventuel retour à leur meilleure source linguistique, le Jadu Kolija, la fameuse résistance de la tribu kokborok continuera à manquer de profondeur et de caractère. Le secret de la préservation du kokborok se trouve dans la renaissance du Jadu Kolija.



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Cessons d’enfermer les Mayas dans leurs pyramides !

Posté par Valentina Vapnarsky le 29 novembre 2011

Par Valentina Vapnarsky, Chercheur en Anthropologie Linguistique au CNRS, Directrice du Centre d’Enseignement et Recherche en Ethnologie Amérindienne du LESC (CNRS & Université Paris Ouest) http://erea.cnrs.fr/


Temple maya (cc) Bernt Rostad

A l’heure où l’on met en exergue les prophéties mayas de fin de cycle calendaire, et où les joyaux des Mayas préhispaniques sont admirés dans les grands Musées internationaux, il est utile de rappeler que les Mayas sont encore bien vivants, riches d’une diversité linguistique et culturelle remarquable, présents sur une aire qui va s’étendant, de leurs territoires d’origine vers le nord du continent américain.

Un peuple résistant

Résistants et dynamiques malgré cinq siècles de colonisation et d’oppression brutales, et malgré les attraits et pouvoirs de l’impétueuse modernité, ils ont su continuellement recréer de nouvelles marques d’identités. Les crises qui ont parcouru les siècles de la civilisation maya témoignent d’une profonde résilience.

Mais malgré cette capacité à se renouveler, de nombreuses langues mayas, et avec elles le savoir culturel de ceux qui les parlent, se trouvent aujourd’hui dans une situation de fragilité alarmante. Elles sont pourtant au seuil d’acquérir enfin la reconnaissance nécessaire à leur redéploiement.

Des langues très anciennes et très diverses

Les langues mayas, que l’on fait remonter à 4500 ans environ, ont divergé et évolué chacune à leur façon au fil des siècles. Il n’existe pas d’intercompréhension entre la plupart d’entre elles, même si elles partagent la majorité de leurs racines lexicales et des traits grammaticaux et phonologiques communs. Une telle diversité linguistique, associée à une grande variété dialectale, est rare pour un territoire relativement limité, concentré sur 340 000 m2 de hautes et basses terres, au nord de l’Amérique centrale.

La localisation des groupes mayas sur cette aire n’a cependant jamais été stable. Les Mayas ont connu d’importantes migrations, dues le plus souvent à des événements dramatiques. Les plus récentes font suite aux massacres de populations indiennes au Guatemala dans les années 80, à la répression du mouvement zapatiste de 1994 au Mexique, à l’appauvrissement des terres et à la violence des cartels de la drogue.

Des centaines de milliers de mayas de diverses origines (mam, k’anjobal, q’iche’, tojolabal, q’eqchi’, popti, kaqchikel…) ont fui du Guatemala au Mexique ; du Chiapas (tseltal, tzotzil, chol, …) vers la péninsule du Yucatan; des zones rurales vers les grands centres urbains et touristiques ; depuis Cancún jusqu’aux États-Unis. On compte ainsi à l’heure actuelle près de 250 000 locuteurs de langues mayas aux États-Unis. Et des villes ou villages où plus d’une demi-douzaine de ces langues se côtoient !

Des situations contrastées

Sur la trentaine de langues mayas dont nous ayons connaissance à l’époque de la conquête, 29 sont encore parlées par un total de près de 6 millions de locuteurs. Leurs vitalités sont pourtant très contrastées : l’itza’ et le tz‘utujil se meurent avec une poignée de locuteurs âgés, alors que près de 800 000 personnes s’expriment en yucatèque et plus de 400 000 en q’eqchi ou en mam. Mais ces chiffres élevés peuvent en fait masquer un net affaiblissement.

En effet, même les langues affichant un nombre de locuteurs croissant – dû à la démographie – se retrouvent fragilisées. En réalité, la proportion de locuteurs de langues mayas, et plus largement indigènes, est en diminution : ces langues sont de moins en moins acquises comme langues maternelles et de moins en moins parlées aux enfants.

Par ailleurs, les milieux où elles sont les plus vitales se trouvent écartelés entre, d’un côté, les populations les plus pauvres et isolées, de l’autre, les élites intellectuelles mayas. Pour les premières, le monolinguisme maya est souvent vécu comme une peine, source de préjugés raciaux et enclume sociale ; les secondes, quant à elles, se développent mais, malgré leurs efforts, elles ont du mal à contrer la perte de vitesse de leurs langues premières, chaque jour plus aigüe chez les jeunes désireux d’échapper à la pauvreté et happés par les étincelles de la modernité.

Demande en mariage tektiteko - Photo : José Reynes

Demande en mariage tektiteko - Photo : José Reynes

Des avancées prometteuses mais troublées au Guatemala

Pour préserver et redynamiser cette richesse linguistique, il faudra une reconnaissance réelle au niveau officiel, éducatif, culturel, politique et juridique.

Au Guatemala, où plus de la moitié des habitants est d’origine maya, la création de l’Academia de Lenguas Mayas dans les années 1990 a permis une prise en main des langues par les Mayas eux-mêmes, et a contribué à la formation de linguistes et acteurs culturels reconnus pour la qualité de leur recherche scientifique et leur implication dans les programmes de valorisation linguistique et culturelle. Mais la pérennité de ces derniers est menacée par les troubles profonds qu’endure le pays.

Une situation ambivalente au Mexique

Une loi a été approuvée en 2003 au Mexique, qui implique la reconnaissance et la protection des droits linguistiques individuels et collectifs des populations indigènes, et la promotion de l’usage et du développement de leurs langues. Ce cadre a donné lieu à plusieurs avancées : création d’un Institut gouvernemental dédié, inventaires et descriptions des langues (dirigés par un chercheur maya, F. Briceño Chel), production de matériel multimédia d’enseignement et de diffusion, actions pilotes de formation de professeurs et traducteurs etc.

L’objectif est de répondre à des besoins à la fois immenses et très concrets, sur le plan de l’éducation comme sur le plan juridique : permettre à un Maya de ne pas voir son savoir bafoué par l’éducation formelle, d’être alphabétisé dans sa langue maternelle, de comprendre et de se faire comprendre en justice pour pouvoir assurer sa défense.

Pour autant, le chemin est long et les appuis gouvernementaux beaucoup trop lacunaires et ambivalents. Malgré la loi, la plupart des administrations se moquent et refusent d’écouter celui qui vient parler en tseltal, tojolobal ou chol ; des Mayas littéralement non compris subissent une justice à deux mesures, et on peut lire encore aujourd’hui à l’entrée d’écoles supposées bilingues des panneaux interdisant l’usage de la langue maternelle.

Alors, cessons d’enfermer les Mayas dans leur pyramides. Sachons entendre leurs voix dans leurs langues, ces langues vivantes qui, dans leurs usages quotidiens ou rituels, portent en elles et recréent des traditions culturelles millénaires, ces langues raffinées dans lesquelles se renouvelle un art verbal et littéraire poignant, ces langues riches et complexes qui grâce à l’implication de leurs locuteurs ont contribué à l’analyse de phénomènes majeurs pour la compréhension du fonctionnement et de la diversité linguistiques.


Voir aussi les vidéos de Sorosoro en kaqchikel et en tektiteko.

Pour apprendre des langues mayas :
INALCO – Diplôme de Langues et Cultures Mayas

INALI : Instituto Nacional de Lenguas Indígenas (Mexique)

Academia de Lenguas Mayas de Guatemala




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Des langues kanak en danger

Posté par Fabrice Wacalie le 19 novembre 2011

Fabrice Wacalie, doctorant en linguistique océanienne, travaille depuis 2007 à la préservation des langues kanak de l’extrême-Sud de la Nouvelle-Calédonie.


Nouvelle-Calédonie


En Mélanésie, la diversité linguistique est traditionnellement la règle et le monolinguisme, l’exception. La Nouvelle-Calédonie abrite pas moins de vingt-huit langues kanak, onze dialectes et un créole pour un chiffre global de seulement 75 411 locuteurs. Mais aujourd’hui, la majorité des langues kanak est menacée.

Les facteurs de l’érosion des langues kanak

Au milieu du 19ème siècle, dans la dernière décennie avant la colonisation, le nombre de locuteurs de langues kanak a chuté, d’une part à cause des guerres tribales qui ont sévi à cette période, mais aussi en raison des épidémies dues aux premiers contacts avec les colons.

Puis l’administration coloniale a généré d’importants mouvements de population en établissant sa capitale à Nouméa, bouleversant ainsi les aires linguistiques kanak traditionnelles (hormis celle du nââ kwényï, relativement isolé). Lorsque les colons se sont installés dans la ville, les clans qui y vivaient ont été spoliés de leurs terres et repoussés. Certains clans sont partis plus au Sud et d’autres dans le nord. Les langues actuelles sont ainsi le résultat de l’amalgame de plusieurs langues.

L’expansion de la religion chrétienne dans la langue des colons a encore accentué le phénomène d’abandon des langues kanak. Les missionnaires en interdisaient la pratique à l’intérieur des missions. Les apprentis étaient punis quand ils parlaient en langue kanak si bien que certains grands-parents, « traumatisés », s’interdisent encore aujourd’hui de parler en langue. Cela a occasionné une rupture dans la dynamique de transmission intergénérationnelle.

Un exemple : Yaté au sud du pays

« Quand les enfants m’entendent parler en langue, ils rient et me disent : Wawa (grand-mère), tu parles bien anglais ! » témoigne, résignée, mamie Waiju, locutrice nââ numèè, habitant l’extrême sud de la Nouvelle-Calédonie.

En effet, dans cette région, les enfants et les jeunes ne parlent plus en langues kanak car les parents privilégient le français. Ils estiment que c’est plus important pour leur réussite scolaire. Et de fait, il n’y a guère qu’une classe de langue kanak à Yaté, et quelques autres initiatives institutionnelles et associatives qui intègrent des interventions en langue dans les activités périscolaires.

Dans la vie au quotidien, les anciens et certains parents parlent encore régulièrement ces langues. Par contre, dans les cérémonies coutumières, le français prend peu à peu le pas.

Les acteurs de la préservation dans l’aire drubea-kapume

L’opérateur minier Vale Nouvelle-Calédonie, entreprise minière d’extraction de nickel et de cobalt, a consacré des moyens importants dans un programme de valorisation des langues kanak dans le sud du pays (le nââ numèè, le nââ drubéa et le nââ kwênyii à l’île des Pins):

Je participe à ce programme, qui consiste en l’élaboration d’outils pédagogiques visant à soutenir l’enseignement de ces langues dans les écoles et dans les foyers.

Entre 2008 et 2010, nous avons ainsi mené pas moins de 300 entretiens avec plus de 100 personnes-ressources regroupant des locuteurs, des instituteurs, des scientifiques, des illustrateurs, des spécialistes, etc. Les données collectées nous ont permis d’élaborer des jeux pédagogiques pour transmettre aux enfants la langue de leurs aînés. Cinq affiches sur les thématiques de la faune et la flore en langue kanak du Sud ont été réalisées. Puis, cinq jeux de mémoire, cinq imagiers et un jeu des espèces ont également vu le jour. Ces jeux ont été distribués gratuitement dans les écoles et les foyers du Grand Sud.

Des partenariats avec d’autres acteurs culturels ont été mis sur pied : par exemple, la publication d’un conte traditionnel en langue nââ numèè est en projet avec l’Agence de Développement de la Culture Kanak et devrait se concrétiser à la rentrée 2012.

L’Académie des Langues Kanak (ALK) n’est pas en reste puisque depuis 2008 elle consacre des moyens à la codification et à la standardisation de ces langues. Une étroite collaboration entre le programme de Vale et l’ALK a permis de faire en sorte que les outils pédagogiques que nous élaborons soient conformes aux normes de cette institution.

Une convention a également été signée en 2009 avec le collège Saint-Joseph de Vao pour soutenir l’enseignement du nââ kwényï dans cet établissement de l’île des Pins. Les fonds consacrés ont permis de rémunérer les deux enseignantes qui ont donné des cours en langue kwényï.

Enfin, une série de conférences-débats a été organisée en 2009 lors de la venue en Nouvelle-Calédonie du linguiste japonais de l’Université de Tokyo, Tadahiko Shintani, seul spécialiste du nââ drubéa.

Cela étant posé, au-delà des efforts des institutions ou des acteurs locaux, la survie de ces langues qui appartiennent au patrimoine de l’humanité dépend aujourd’hui de la volonté des locuteurs de continuer à les parler.


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Langue et identité au Groenland

Posté par Lenore Grenoble le 14 novembre 2011

Par Lenore Grenoble, Professeur de linguistique slave à l’Université de Chicago.


Groenland - (cc) destination arctic circle

Groenland - (cc) destination arctic circle

Un recensement effectué en 2009 révéla qu’une écrasante majorité de Groenlandais considèrent la langue comme un élément essentiel de leur identité.[1] Il est à peu près certain que par “langue”, en l’occurrence, ils signifient le groenlandais, ou kalaallisut, comme l’appellent ses locuteurs, la langue indigène du Groenland. Le groenlandais est une langue inuit formée par trois grands dialectes : les variantes nord (inuktun, ou avanersuarmiutut), est (tunumiisut) et ouest (kalaallisut). La langue standard, officielle, est basée sur le groenlandais ouest (kalaallisut). C’est la langue des médias (radio, journaux et télévision), utilisée à l’école, dans le gouvernement, et dans l’ensemble de l’administration.

Cela fait des années que la langue est au cœur des questions d’identité et d’autonomie au Groenland. Bien qu’encore officiellement rattaché au Royaume du Danemark, le pays n’a cessé de faire progresser la loi vers le contrôle de sa propre législation, tous domaines confondus, y compris celui de la langue. En 1979, l’Act 65 lui accorde un statut d’autonomie interne qui lui confère plus d’indépendance, et entre autres, fait du danois et du groenlandais les deux langues officielles du pays. Le transfert linguistique fut une des motivations principales à œuvrer pour l’autonomie ; militants et responsables politiques constataient déjà un glissement vers le danois dans les années 1960, et ils se sont battus pour inverser la tendance.

Ce travail continue aujourd’hui. En 2008 un référendum accordait au Groenland encore davantage d’autonomie, engageant une série de réformes et de transformations politiques mises en œuvre l’année suivante. Quand le gouvernement autonome prit le pouvoir, le 21 juin 2009, le Premier Ministre Kuupik Kleist souligna l’importance de la langue dans son discours d’investiture :

Aujourd’hui est un jour particulièrement important, car aujourd’hui, notre langue, le groenlandais, est désormais notre langue officielle. Langue et identité ne peuvent être séparées, et c’est pourquoi nous devons travailler dur pour assurer à notre langue un usage quotidien.

http://uk.nanoq.gl/~/media/332e97d7fc7e4cf5acc97c112aefa371.ashx

En résultent des efforts considérables pour promouvoir l’usage du groenlandais dans tous les domaines, des efforts encouragés par le Conseil de la Langue Groenlandaise (Oqaasiliortut) créé en 1979 en tant que branche officielle du gouvernement autonome.

Les groenlandais sont eux-mêmes profondément dévoués à leur langue, ils en sont les meilleurs défenseurs. Le groenlandais est la seule langue indigène parlée en Arctique dont le nombre de locuteurs se trouve être en train d’augmenter. Les enfants grandissent en parlant groenlandais, la langue se développe au sein de toutes les générations et de tous les domaines (à une exception près, l’enseignement supérieur, où l’on utilise encore le danois. Un déséquilibre linguistique qui ne sera compensé qu’en développant la formation et les outils pédagogiques nécessaires.)

Il est devenu difficile de croiser un groenlandais qui n’ait pas pleinement conscience de sa langue. Se faire une place dans un monde globalisé est l’un des défis auxquels font face le pays et la langue groenlandaise. La solution que j’entends le plus souvent est celle du multilinguisme, avec l’idée que les groenlandais ont besoin à la fois du kalaallisut pour vivre au Groenland, du danois puisqu’ils font partie du Danemark, et de plus en plus, de l’anglais pour pouvoir faire partie d’un monde économique, politique et intellectuel globalisé. L’avenir pour les groenlandais, c’est être les citoyens d’un monde moderne tout en maintenant leur identité inuit. La langue est une composante essentielle de cette identité.


[1] Poppel, Birger. 2009. Levevilkår i Grønland (6) – Det grønlandske sprog – en status ved

Selvstyrets indførelse. Sermitsiaq 14 juillet 2009.  http://sermitsiaq.gl/kronik/article90103.ece


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